Retour au port sans angoisse

Après six ans de silence, Silvain Vanot sort Ithaque, album au splendide dénuement, où l’émotion jaillit au fil de compositions ciselées.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Ithaque. Là où Ulysse revient après avoir traversé tant d’épreuves, et où Pénélope, qui croit toujours en lui, l’attend. Ithaque est le titre du nouvel album de Silvain Vanot. Il n’en avait pas livré depuis Bethesda, il y a six ans. Le périple a été long, mais le chanteur revient plus ardent que jamais, avec un album réalisé en solitaire (de la composition au mixage, jouant lui-même de la guitare, de la cithare, des claviers et du piano).

Non que Vanot soit soudain isolé, d’autant qu’apparaissent sur l’album, mais sur quelques morceaux seulement, des musiciens qui l’accompagnaient sur Bethesda. Ithaque est incontestablement marqué par le dépouillement. Il faut voir dans ce geste crâne l’affirmation d’une présence au monde, et un acte de résistance face à ce qui, dans la vie d’un homme, et dans l’existence d’un musicien fidèle à lui-même et peu enclin aux concessions, peut blesser. « J’ignore comment le tri s’opère/Mais voyez, je suis toujours là/Loin du wagon de tête/Avec les indécis, ça me va », chante-t-il dans « Je suis le carnet de route ».

Avec cette économie de moyens, ce beau dénuement, la mélancolie de Silvain Vanot n’est sans doute jamais apparue aussi à vif. Mais le chanteur ne livre pas ce sentiment en pâture. L’impudique confession est le registre de ceux qui sont sans fierté et qui n’ont souvent pas grand-chose à dire. La mélancolie chez Vanot est au contraire un moteur, une source dont il n’est pas dupe. Il sait aussi en sourire, de cette ironie piquante qu’il affectionne. Ainsi, il ouvre son album sur une chanson avortée après quelques vers qui commencent bien : « Je m’interromps pendant qu’il est temps/Une chanson heureuse…/On n’est jamais trop prudent. »

Pour autant, nulle trace de cynisme chez lui. S’il s’adonne au lyrisme, c’est sans réserve. Et quand il chante : « Je l’aimais, je l’aimais/Pourtant elle porte le nom d’un autre qui l’aimait moins » (« Le Nom d’un autre »), il ne faut pas chercher de second ni d’xième degré. Silvain Vanot libère sa voix aiguë, la fait osciller entre ténuité et puissance, joue avec elle presque comme un acteur, cherchant parfois sa limite, sur la corde raide, le trop-plein de larmes retenues.

Si Vanot n’est pas du genre à exhiber l’émotion, c’est d’abord par choix esthétiques – dont on sait qu’ils découlent d’une position éthique. Comme il le dit dans « Les accords de 9e », chanson manifeste et pleine d’humour, les manuels de composition ont beau en déconseiller l’usage « quand on veut séduire/Au premier abord », le chanteur n’en a cure, car il les aime, ces accords « suspendus ». Et d’ailleurs, conclut-il, « pourquoi séduire/Dès le premier accord ? ».

Les plaisirs artificiels ne sont-ils pas les plus entêtants ? Le mot « artificiel » étant à entendre ici en son sens étymologique, « fait avec art ». Les chansons qui composent Ithaque sont toutes des pièces délicates, des dentelles mélodiques, un collier de perles précieuses. Elles sont cependant sans mollesse ni sucrerie. Les pulsions rock chez Vanot – qu’il n’a jamais reniées – sont ici souterraines, clandestines. Si elles se font encore entendre, c’est sous forme d’échos, de scansions ou de colonne vertébrale. Tandis que son chant développe des lignes aux accents de troubadour et un swing subtil.

La même stylisation est à l’œuvre dans ses textes, à la langue à la fois aérienne et élaborée, forte en allitérations (« De quoi parles-tu ?/Toi qui t’étais tant tu ? » dans « De quoi parle-t-on ? »). Amours déliés, fille qui s’en va, incompréhension entre deux êtres, le temps qui passe… Ce ne sont pas les thèmes qui importent mais les images que Vanot fait naître : « Quand de deux maux, je prends/le moindre, faute de choix/Je lis sur ton dos qui se voûte/mais je ne t’entends pas. » (« Ma siamoise »). Le chanteur fait résonner des mots en fragments dont la signification ne se donne pas toujours tout de suite, mais qui dénouent les sens et créent de splendides atmosphères poétiques.

Au sein de l’album, entre les dix chansons, Vanot a aussi placé, comme deux énigmes, deux brefs instrumentaux, dont l’un sifflé, aux titres évocateurs : « Le Marié du port » et « La Pourpre ». À l’auditeur libre – l’expression convient à ravir – d’imaginer tout ce qu’il veut. Silvain Vanot déploie l’imaginaire de celui qui l’écoute : a-t-on meilleure définition de ce qu’est un artiste ?


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.