« Répu », toujours debout

Devenue en 2015 l’épicentre de l’actualité française, la place de la République, après deux siècles d’errements, semble avoir enfin rencontré son destin. Portrait.

Pauline Graulle  • 20 juillet 2016 abonné·es
« Répu », toujours debout
© Photo : ERIC FEFERBERG/AFP

De loin, elle semble maquillée comme un camion volé. Elle continue pourtant de se dresser hiératique et volontaire. Le regard tourné vers le centre de la capitale, la main lancée vers le ciel gris. Du haut de ses 25 mètres, elle règne sur un parterre de fourmis : travailleurs s’engouffrant dans le métro, clochards alanguis sur les bancs, jeunes gens branchés qui traversent la place en trottant pour s’échapper vers les rives du canal Saint-Martin, là où l’air est un peu plus respirable. Insubmersible République. Imperturbable sous son bonnet phrygien. En dépit de son socle qui arbore un immense « Vos guerres, nos morts » tracé à la peinture rouge. Des tags tatoués sur la peau de bronze du lion qui se tient à ses pieds. De la cire de bougie qui a dégouliné sur son piédestal.

Rincée. Épuisée. « Répu » est K.-O., mais elle résiste. La plus grande place piétonne de Paris n’a jamais autant turbiné. Depuis le 5 janvier 2015, on n’a d’yeux que pour elle. Pratiquement pas un jour sans qu’une caméra n’ait été posée sur son sol accueillant – moins d’1 % de dénivelé. Pour filmer les hommages aux victimes de Charlie Hebdo et les rassemblements, en plein état d’urgence, à la mémoire des 130 morts du 13 novembre. Pour capter les AG de Nuit debout et les affrontements entre CRS et « casseurs » aux abords de l’esplanade.

Torrents de larmes

Par un funeste hasard, la République s’est trouvée au cœur même des tentatives de son anéantissement. À moins de deux kilomètres au nord de la rue Nicolas-Appert, où avait déménagé Charlie Hebdo. À dix minutes à pied des cafés et des restaurants autour desquels 116 cartouches de kalachnikov furent retrouvées le soir du 13 novembre. À cinq minutes à vol d’oiseau du Bataclan… Dès lors, ces 3,4 hectares de dalles de béton, usés par les sit-in, les commémorations, les manifs et les skate-boards, sont devenus un symbole. Symbole de la fragilité soudaine d’un monde prêt à basculer dans la barbarie. Mais aussi capable de s’en relever.

Spontanément, c’est aux pieds de Marianne qu’on est venu, le soir du 7 janvier, pleurer ce bout de culture à jamais disparu avec Charb, Cabu et les autres. Puis, sur ces torrents de larmes, a poussé l’espoir de la manifestation du 11 janvier. Dix mois plus tard, l’air s’est de nouveau chargé d’une tristesse infinie. Jusqu’à ce que le mausolée géant de l’hiver 2015 donne naissance au printemps politique de Nuit debout et des défilés, parfois éruptifs, des anti-loi travail.

Comme les cernes d’un tronc, la place a conservé la mémoire récente, et plus ou moins officielle, de ses occupants successifs. Les mots d’amour pour Cabu et Wolinski, les auto-collants « Je suis -Charlie », les fleurs fanées déposées pour les morts du Bataclan ont miraculeusement survécu aux pluies diluviennes du mois de juin. Au pied du chêne planté « à la mémoire des victimes des attentats de janvier et novembre 2015 », quelqu’un a cru bon d’écrire à même le sol, au feutre noir : « Et l’Otan s’excuse. » Et au–dessus du magasin de chaussures de sport à l’angle de l’avenue Beaumarchais, la plaque bleu et vert affiche désormais un revendicatif « place de la Commune ».

Triste à dire : il aura fallu le chaos pour que la République rencontre son destin. Et qu’elle en termine avec un siècle et demi d’atermoiements architecturaux et urbanistiques. Longtemps, on n’a su que faire de cet immense espace, né (dans ses dimensions actuelles) en 1865 par la volonté du baron Haussmann d’ouvrir le boulevard Voltaire et de remettre en ordre la « foire perpétuelle » des Grands Boulevards. Sept théâtres sont détruits au passage, laissant une place immense et vide « qui, le jour, est triste comme un terrain vague et, le soir venu, reste déserte et sombre » [^1].

L’édilité parisienne n’aura ensuite qu’une obsession : combler le vide. Mais comment ? Une à une, toutes les tentatives échouent : l’implantation de l’Orphéon, salle de théâtre censée rivaliser avec le Palais-Garnier ; -l’ouverture des Magasins réunis, mal calibrés pour l’Est populeux ; l’éphémère installation d’un bazar, La Ruche, où se vendent toutes sortes de pacotilles… Pressé d’en finir avec cette interminable affaire, Viollet-le-Duc décide d’y poser une statue commandée à deux frères sculpteurs en vue de –« réaffirmer le symbole républicain » en cette IIIe République naissante. D’aucuns l’auraient bien vue à la Concorde ou aux Tuileries. Le 28 juin 1883, la Marianne des frères Morice est finalement installée en grande pompe sur la « place du Château-d’Eau », rebaptisée « place de la République ». « L’espace était devenu symbolique, mais la place n’existait toujours pas, envahie chaque jour davantage par la circulation grandissante », indique l’architecte et historienne Géraldine Texier-Rideau, spécialiste des places parisiennes.

Après la frénésie erratique des aménagements du XIXe siècle, la République tombe un peu dans l’oubli. Ce n’est que dans les années 1930 qu’elle commence à revêtir un caractère politique, devenant le point de départ ou d’arrivée des cortèges victorieux du Front populaire. « C’est à ce moment-là que la statue a donné du sens à la place et que les manifestants ont donné du sens à la statue », estime Danielle Tartakowsky, professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris-8. Mais les petits squares encerclés de barrières de chaque côté de la statue, comme, plus tard, les cars de touristes qui stationnent sur ses flancs, n’aident pas au rassemblement. Et le peuple de gauche lui préfère la Bastille.

Libérer le sol

Jusqu’au tournant de 2013. La Mairie de Paris inaugure alors une place complètement refaite. Fini l’espace indéfini, sans charme, que l’on traversait à la hâte ou que l’on fréquentait un peu à contrecœur pour faire du shopping dans ses magasins de chaînes. Le no man’s land – bruyant et suffoquant le jour, interlope la nuit – est vite oublié. « Le réaménagement a mis longtemps à être entrepris, car on voulait préserver le mobilier urbain que l’on croyait, à tort, issu du Second Empire, explique Géraldine Texier-Rideau. Les architectes de l’agence TVK [qui ont remporté l’appel d’offres, NDLR] ont pressenti que le sol devait être libéré. Ce qui s’est révélé déterminant pour la suite. »

Dégagement des perspectives, installation d’un café, piétonnisation des abords de la statue… Jadis isolée par son socle et son implantation en plein milieu de la circulation, la sculpture – et ce qu’elle incarne – devient tout à coup plus proche. Le citoyen-spectateur peut devenir acteur. Et la place, une agora. On s’y arrête désormais pour regarder les Égyptiens, les Kurdes et les sans-papiers du monde entier qui manifestent pour leurs droits, juste à côté des enfants qui s’éclaboussent joyeusement dans le miroir d’eau. « Il y a eu ces derniers temps une réécriture du sens de l’espace de cette place, ce n’est pas si fréquent dans l’histoire », commente Danielle Tartakowsky.

Sans mot dire, la vie non marchande a réinvesti le quartier. Un changement radical. -Ontologique même. Qui a déstabilisé en profondeur le microcosme. Conséquence : les commerçants râlent. Le patron de la brasserie Chez Jenny pleure sa clientèle. Le vendeur de journaux regrette qu’on lui ait caillassé son kiosque siglé « Mairie de Paris » « sans faire de différence avec la BNP », qui se tient, encore balafrée, juste en face.

À la terrasse du Café Pierre, l’un des plus vieux et des plus beaux cafés de la place, à l’angle du boulevard Magenta et de la très tendance rue Beaurepaire, les garçons de café, uniforme à l’ancienne, ont eux aussi la tête des mauvais jours. Ras-le-bol des « manifs qui font fuir les touristes » : « Même pour boire un coup après le théâtre, les gens ne viennent plus, ils ont peur ! », dit l’un, désignant du menton la longue rangée de cars de CRS postée devant la Bourse du travail.

De l’autre côté du trottoir, à l’entrée du boulevard Saint-Martin, Imed, débonnaire chef de réception, se tient derrière le comptoir du Paix République, un modeste hôtel 3 étoiles à la déco vieillotte. Oui, il l’aime, ce quartier. Malgré la flambée des prix, la disparition des troquets, l’installation à deux pas de son établissement du très chic hôtel Renaissance, où la « chambre bobo » (sic) s’adjuge 339 euros la nuit. Ici, les chambres se sont vidées d’un tiers, assure-t-il, avançant l’impossibilité de dormir fenêtre ouverte pendant l’épisode Nuit debout et la crainte des Américains de se retrouver dans une zone à feu et à sang. « Julie Lescaut, enfin, Véronique Genest, qui habite juste en face, a lancé la première pétition, raconte Imed. À la deuxième, le préfet a donné son feu vert pour dégager la place. »

À croire qu’après avoir tenté par tous les moyens de remplir la place de la République, les autorités voudraient la voir vide à nouveau. Perdu d’avance ?

[^1] Cité dans République, histoire d’une place, sous la direction de Géraldine Texier-Rideau, Mairie de Paris.

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