Un affligeant silence

On peut s’en éloigner trois semaines durant sans perdre le fil du médiocre feuilleton. Nicolas Sarkozy est égal à lui-même. Et Manuel Valls pas loin d’être égal à Nicolas Sarkozy.

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Notre vie politique ressemble parfois à un mauvais livre dont on pourrait sauter des chapitres entiers sans dommage. On peut s’en éloigner trois semaines durant (question d’hygiène personnelle) sans perdre le fil du médiocre feuilleton. Nicolas Sarkozy est égal à lui-même. Et Manuel Valls pas loin d’être égal à Nicolas Sarkozy. Pour ne citer que ces deux-là, qui n’ont donc rien eu de plus urgent cet été que de monter, ou d’entretenir, cette « affaire du burkini » qui a défrayé la chronique. Pour les retardataires – dont je suis –, une seule photo suffit à résumer l’histoire. On y voit sur une plage quatre représentants de la « force publique » obligeant une femme à se délester de l’habit délictueux. Les gendarmes de Saint-Tropez traquaient les nudistes, les policiers de Nice font la chasse aux musulmanes. Les premiers nous faisaient rire, les seconds, hommes de main de Christian Estrosi, nous inspirent de la honte.

Comment sommes-nous tombés si bas ? Visiblement, la vergogne n’affecte pas les responsables de cette campagne. Et ce n’est sûrement pas une « simple » ordonnance du Conseil d’État qui les arrêtera. Ils n’ont d’ailleurs pas tardé à faire litière de la décision de la plus haute juridiction de la République, les uns en préconisant une loi et, pourquoi pas, une réforme constitutionnelle ; les autres en se promettant de continuer la polémique. Insondable cynisme d’une partie de notre personnel politique pour laquelle l’islamophobie est désormais un positionnement stratégique inscrit dans la durée.

Et cela, malgré les risques encourus par notre société. Que la séance d’humiliation publique de la plage de Nice ait eu lieu à quelques encablures de la Promenade des Anglais, un mois seulement après la tragédie du 14 juillet, devrait au moins interpeller les consciences. Pas besoin d’être grand clerc pour deviner l’usage que les émules de Daech pourront faire de cette scène. Encore faudrait-il que les consciences existent. Au lieu de ça, les boutefeux continuent de gratter leurs allumettes. Ainsi, la nomination de Jean-Pierre Chevènement à la tête d’une « Fondation pour l’Islam de France », et son propos sur la « disparition d’une nationalité » – la nationalité « blanche », sans doute – dans la ville de Saint-Denis, ne vont certainement pas éteindre la polémique. Pas plus que ses invitations à la « discrétion » dont on redoute les conséquences. Qu’advient-il quand un hijab – ou une barbe, voire un bonnet de prière – n’est pas jugé assez « discret » ? Et qui en juge ? On voit que cette invitation, sous les dehors de la sagesse, expose à tous les risques.

À vrai dire, ayant manqué une partie de ce pitoyable débat, je pensais ne pas y revenir aujourd’hui. D’autant que Christophe Kantcheff avait dit la semaine dernière l’essentiel sur le sujet. Je m’apprêtais plutôt à regarder devant nous : l’année électorale, le retour de la question sociale, l’affaire de la loi travail, ce chômage qui ne faiblit pas, et cette transition écologique en panne de volonté politique. Je pensais revenir sur cette histoire de primaire à gauche qui va se refermer comme un piège sur ceux qui se lanceront dans l’aventure avec l’espoir de devancer François Hollande. C’était mon intention. Mais voilà ! Devant nous, il y a aussi, encore et toujours, les faux débats sur l’islam, et sur ce que certains se plaisent à nommer « l’identité de la France ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Nos Charles Martel mènent une guerre larvée dont l’arme est un racisme qui n’ose pas encore dire son nom. Ils sont les nostalgiques d’une France uniformément blanche ou, à tout le moins, d’une culture de l’exclusion.

C’est finalement la première inquiétude que l’on peut avoir à l’aube de cette année politique. Il s’agit de savoir si cette thématique va l’emporter. La question sera bien sûr décisive à droite, entre Juppé et Sarkozy. Elle déterminera l’issue de la primaire, et désignera le concurrent qui deviendra ipso facto le grand favori de la course à l’Élysée. Mais l’ironie de l’histoire, c’est que Manuel Valls sert la cause de Sarkozy en plaçant le débat sur ce même terrain fangeux, tout en dénonçant la « dérive » de l’ancien Président. On peut regretter la timidité des réactions au sein du gouvernement. Sans parler du silence de François Hollande. On a bien entendu deux ministres, Najat Vallaud-Belkacem (aussitôt repentie) et Marisol Touraine, se désolidariser du Premier ministre. Mais c’est bien peu pour une affaire qui aurait dû provoquer un véritable sursaut moral. Au lieu de quoi, on n’a droit qu’à un affligeant silence. Finalement, la seule démission dont il était question mardi matin dans le microcosme était celle d’Emmanuel Macron. Mais pas précisément pour des raisons d’éthique personnelle. L’idole du Medef avait sans doute peur de se faire oublier. Le voilà libre comme l’air. Avec un Premier ministre qui agit comme s’il préparait sa propre candidature et un ex-ministre de l’Économie qui s’apprête à lancer la sienne, mais où est donc passé François Hollande ?


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