Sida : « Les discriminations n’ont pas reculé »

À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la maladie, Franck Barbier, de l’association Aides, pointe les principaux freins à une éradication de l’épidémie.

Jean-Claude Renard  • 30 novembre 2016 abonné·es
Sida : « Les discriminations n’ont pas reculé »
© Photo : DAMIEN MEYER/AFP

Quatre clichés en noir et blanc, à l’esthétique sobre et mutine, représentant des couples nus, de même sexe ou de sexes différents, qui font l’amour tout en pratiquant une activité sportive et/ou artistique (danse, piano, parachutisme, plongée). Telles sont les images de la prochaine campagne de l’association Aides, dévoilées pour la Journée mondiale de lutte contre le sida, ce 1er décembre, avec ce commentaire : « Les séropositifs sous traitement ont beaucoup de choses à nous transmettre. Mais pas le virus du sida. » Une campagne qui suit celle du gouvernement pour sensibiliser à la prévention, et qui a fait pâlir notamment les maires LR d’Angers ou -d’Aulnay-sous-Bois, censurant les affiches.

Ministre de la Santé, Marisol Touraine a annoncé saisir la justice administrative pour contester cette censure. À l’évidence, le sujet reste sensible et l’homophobie prégnante, tandis que 150 000 personnes, en France, vivent avec le VIH et que les pouvoirs publics réduisent les crédits alloués à la recherche. Cadre de l’association Aides, Franck Barbier revient sur une dynamique toujours inquiétante.

Si l’on convient que la recherche progresse en France, les discriminations restent quotidiennes. Comment abordez-vous cette nouvelle Journée mondiale de la lutte contre le sida ?

Franck Barbier : Avec la censure dans certaines villes de l’affichage de santé publique, dont les images n’ont pourtant rien de choquant, on aborde ce temps fort de la mobilisation dans un contexte très polémique, qui devient politique. Cela survient après la loi sur le mariage pour tous, qui s’est accompagnée elle-même d’actes homophobes. On constate également une certaine séro-phobie à travers le refus de soins dans le milieu médical.

Il y a eu des progrès, certes, mais pas autant que dans la thérapeutique. Les discriminations, la sérophobie et l’homophobie n’ont pas reculé. C’est d’autant plus problématique qu’il ne s’agit pas d’une simple question humanitaire. Il s’agit d’une entrave à la lutte contre -l’épidémie. Car ce combat passe aussi par l’abolition de mesures ou de conduites homophobes, en France et à l’étranger, si l’on songe que, dans certains pays, les homosexuels sont pourchassés, emprisonnés, parfois exécutés. C’est justement ce qui fait le lit de l’épidémie, parce que les personnes sont alors obligées de se cacher. On n’arrivera pas à déployer des programmes de santé tant que ces discriminations existeront.

C’est un peu l’un des objets de notre campagne aujourd’hui, en tout cas en France : ce qui pèse le plus sur la qualité de vie des personnes séropositives, ce n’est pas le virus, mais les discriminations qu’elles subissent.

En cette journée mondiale de lutte, quelles sont les priorités ?

Il est important pour nous d’insister sur la prévention diversifiée, l’objectif de fin d’épidémie, d’en faire ressortir toutes les stratégies. C’est aussi l’occasion d’insister sur la PrEP, ou prophylaxie pré-exposition, qui propose, de façon préventive, un traitement antirétroviral à une personne séronégative fortement exposée au VIH, et ce pour mieux réduire son risque de contamination.

Quel tableau chiffré peut-on donner aujourd’hui de la contamination ?

En France, ce sont environ 150 000 personnes qui vivent avec le VIH. 25 000 sont porteuses du virus sans le savoir. Ce sont celles-ci qu’il faut détecter grâce au dépistage, et pour obtenir un traitement. D’abord dans leur intérêt personnel, parce que plus tôt on est sous traitement, plus grande est l’espérance de vie, ensuite dans un intérêt collectif, altruiste, pour éviter de transmettre le virus. Enfin, sur les 6 600 nouvelles infections recensées en 2014, dont 11 % parmi les 15-24 ans, 56 % des personnes ayant découvert leur séropositivité ont été contaminées par rapports hétérosexuels. Un chiffre qui ne diminue pas depuis 2013. C’est une donnée importante.

Dans le monde, ce sont près de 37 millions de personnes qui vivent avec le VIH, 17 millions sont porteuses du virus mais ne le savent pas, et 22 millions n’ont pas accès aux traitements. En Europe, la Russie concentre 60 % des nouvelles infections et elle a franchi le seuil du million de personnes vivant avec le VIH.

À propos du projet de loi de finances 2016-2017, examiné par le Parlement, vous dénonciez récemment le fait que la France réduirait de 60 millions d’euros son aide à Unitaid [^1]. Soit, en rythme annuel, une amputation de 27 % de la dotation française à cette institution internationale justement créée par la France.

Quelle erreur ! Si on veut en finir avec l’épidémie, au moment où on en a tous les moyens, il serait temps de donner un dernier coup de collier. Rappelons que sur, la recherche vaccinale, c’est un consortium international public-privé qui fournit les moyens pour permettre d’avancer. Or, il n’y a toujours pas de vaccin ! Il convient donc de maintenir les efforts. Depuis 2000, les programmes internationaux ont permis d’augmenter la couverture sur l’accès aux médicaments pour les pays du Sud. Il reste malgré tout beaucoup de gens qui n’ont pas d’ouverture aux traitements. Cela demande un investissement constant au niveau mondial, puisqu’en matière d’épidémie il n’existe pas de frontière.

Il est alors important que la France poursuive ses engagements pour le Fonds mondial contre le VIH et l’accès aux traitements. Notre pays a longtemps été le -deuxième contributeur mondial, mais il a perdu cette place. La France n’a pas fait l’effort supplémentaire espéré.

Où en est la prévention ?

Les pouvoirs publics travaillent au niveau des établissements scolaires. De notre côté, nous nous adressons aux communautés les plus exposées aux risques. Là où il y a le plus d’incidences et où on est le plus éloigné des soins.

En annonçant qu’une personne séropositive sous traitement ne transmet plus le virus, ne craignez-vous pas un relâchement dans la prévention et la collecte de moyens ?

C’est en tout cas quelque chose qui se sait peu. Il est beaucoup moins risqué d’avoir des rapports avec une personne en charge virale indétectable qu’avec quelqu’un dont on ne connaît pas le statut sérologique. On n’a pas à craindre un relâchement dans la prévention parce qu’on a justement une diversification des outils de prévention. Encore faut-il que les personnes les plus exposées connaissent ces moyens, et ne pas se contenter de l’information sur le préservatif. Il ne peut pas suffire et n’est pas le moyen le plus adéquat à toutes les situations.

Quant à une baisse de crédits, je n’y crois pas, dans la mesure où la France reste dans le groupe de tête des pays sur les budgets de recherche. La France est aussi, en Europe, l’un des pays comptant le plus grand nombre de personnes atteintes du VIH. Il n’en reste pas moins qu’on observe une part de désengagement de l’État ces dernières années dans les crédits de soutien aux associations.

[^1] Une organisation de solidarité internationale chargée de centraliser les achats de traitements médicamenteux afin d’obtenir les meilleurs prix, en particulier pour les pays en voie de développement.

Franck Barbier Responsable des nouvelles stratégies de santé à l’association Aides.

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