Gaël Brustier : « Au PS, Hamon va devoir composer »

Pour le politologue Gaël Brustier, la percée du candidat du revenu universel est le signe que la social-démocratie « bouge encore ».

Pauline Graulle  • 25 janvier 2017 abonné·es
Gaël Brustier : « Au PS, Hamon va devoir composer »
© Photo : Bertrand GUAY/AFP

Auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche [^1], la Manif pour tous ou Antonio Gramsci, Gaël Brustier considère que Benoît Hamon a réalisé une « campagne très astucieuse » au premier tour de la primaire. L’instigateur de la « gauche d’après » risque néanmoins de rester entravé par son parti.

Dimanche soir, vous avez publié un commentaire sur les réseaux sociaux reliant la victoire de Benoît Hamon au premier tour de la primaire et Nuit debout. En quoi les deux événements seraient-ils liés ?

Gaël Brustier : Il y a une ambiance idéologique dans notre pays que les candidats des primaires ont sans doute sous-estimée. C’est là que Benoît Hamon a fait la différence. Il a bien observé la primaire de 2011 et a établi ses choix stratégiques en comprenant que ce genre de campagne se gagne auprès d’un électorat bien particulier : un électorat politisé, issu davantage des grandes métropoles que de ceux que certains appellent la « France périphérique », et où il y a globalement moins d’ouvriers que de cadres supérieurs. Benoît Hamon a fait une campagne très astucieuse qui a consisté à prendre des sujets qui plaisent à cet électorat typique de la primaire, au premier rang desquels le thème du revenu universel, remis sur le devant de la scène lors de l’épisode Nuit debout notamment. Il a aussi bien compris que les électeurs allaient voter moins pour élire le prochain Président que pour définir ce que devra être la gauche après le 6 mai. Au fond, cette élection est une espèce de référendum sur l’état de la gauche, un référendum anti-Valls-Hollande.

Quelle gauche Benoît Hamon prône-t-il ?

La « gauche d’après » que porte Benoît Hamon est celle de la société post-industrielle. Il a réussi à se servir du revenu universel pour incarner une vision du monde plus globale, un vrai choix de société, une vraie alternative d’avenir. L’autre avantage de ce revenu universel, c’est qu’il répondait à l’exigence de contenu politique attendu par les votants. Le paradoxe dans cette élection primaire, c’est que cette gauche d’après, c’est un pur produit du Parti socialiste qui a réussi à l’imposer…

Sommes-nous en train de voir naître une « 3e gauche » ?

Il faut replacer cette élection dans la crise générale de la social-démocratie. En France, notre social-démocratie a été durement frappée par le quinquennat Hollande. Il y a donc aujourd’hui une redéfinition en cours, à laquelle Hamon a su apporter une réponse, au moins pour un temps. Mais il ne faut pas s’y tromper : Benoît Hamon n’est pas de la gauche radicale, c’est l’aile gauche du PS. Le revenu de base est d’ailleurs une idée qui ne vient pas de la gauche radicale.

Benoît Hamon va-t-il pouvoir refaire le Parti socialiste « à son image », ou va-t-il le traîner comme un boulet ?

En réalité, Benoît Hamon ne peut pas vraiment toucher à l’appareil. Il n’est pas en position de force au sein de ce parti, qui compte beaucoup de grands barons locaux. Et s’il est désigné comme son candidat, cela ne signifie pas qu’il détient l’appareil et qu’il a du poids dans les instances dirigeantes ! Par exemple, je ne vois pas comment il pourrait revenir sur les investitures aux législatives [le PS a déjà investi ses candidats, dont peu sont issus de l’aile gauche, NDLR]. Je crois que plus que renverser la table, il va devoir composer.

Que va devenir le PS ?

Nul ne sait car cette situation est inédite. Rien n’est écrit, mais il y a fort à parier que l’aile social-libérale ne suivra pas Benoît Hamon s’il est élu la semaine prochaine. Ce qui attend le PS, maintenant, c’est plus probablement la décomposition de l’appareil. Pendant longtemps, on a dit que le PS ne pouvait pas se casser en deux car c’était une éponge. Or je crois qu’aujourd’hui cette éponge s’est desséchée et qu’elle peut donc se casser. D’autant que cette fois il y a Jean-Luc Mélenchon d’un côté et Emmanuel Macron de l’autre : le premier, pour la gauche radicale, comme le second, pour le centre-gauche, visent à agglomérer des électorats beaucoup plus larges. Résultat, le PS ne joue plus son rôle central à gauche – en témoigne d’ailleurs la faible participation à la primaire. Le PS n’est plus forcément le lieu où « ça se passe ». En un quinquennat, il a perdu sa centralité dans la vie politique française.

Mais n’a-t-il pas justement une occasion de la retrouver en se « gauchisant » ? Benoît Hamon a cité Jeremy Corbyn, ce militant de l’aile gauche du Parti travailliste britannique qui a pris, par surprise, le pouvoir sur le Labour…

La percée de Benoît Hamon prouve que, comme au sein du Parti travailliste, et contrairement à ceux qui disaient qu’il ne pouvait plus rien advenir au PS, la social-démocratie est encore un champ en bataille et qu’elle garde des capacités à évoluer. Même en crise, elle a pour force de pouvoir s’adapter aux institutions. Elle devra accueillir en son sein de jeunes figures qui peuvent la repenser. Le PS cherche son Paul Magnette. En attendant la social-démocratie française voit le vieux « Parti d’Épinay » censé la porter se décomposer… Elle va devoir se réinventer idéologiquement et s’organiser différemment.

Est-il possible qu’il y ait des alliances ou des accords entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon si celui-ci est élu dimanche ?

C’est une période d’incertitude qui s’ouvre. Ce qui est sûr, c’est que cette primaire prouve qu’il y a une vraie résistance du peuple de gauche au libéralisme de ses élites, et que Benoît Hamon a astucieusement tiré parti de cela. Ce qui est assez édifiant, c’est que Manuel Valls comme Benoît Hamon sont deux purs produits de l’appareil, issus de la même génération, avec la même formation universitaire et un parcours militant semblable. Avec ces deux Frank Underwood [nom du machiavélique président des États-Unis incarné par Kevin Spacey dans la série House of cards, NDLR], qui pensent l’élection comme un congrès socialiste, c’est un peu comme s’il y avait une rétractation finale de l’appareil socialiste sur lui-même, alors qu’il se dénationalise et perd sa centralité… Une nouvelle ère s’ouvre.

[1] Il a récemment publié #Nuit debout : que penser ?, Paris, Le Cerf.

Gaël Brustier Politologue

Politique
Temps de lecture : 6 minutes

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