À la télé : « C’est inédit ! C’est historique ! »

La soirée électorale du second tour a dû lutter pour entretenir le suspens, tout en banalisant le score du Front national.

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On les sent à cran les chaînes, prêtes à en découdre dans ce second tour de l’élection présidentielle. Depuis l’obligation de ne dire mot, période de réserve oblige imposée par le CSA, depuis vendredi à partir de minuit, elles ont rongé le frein. 

Sur BFMTV, « la chaîne présidentielle », dans la journée de samedi, on a eu droit à un reportage sur les militants de la cause animale, les arnaques aux locations de vacances, et au championnat de foot. Sur la même chaîne on a quand même réussi à inviter François d’Orcival, éditorialiste à Valeurs actuelles. Sur CNews, filiale de Canal, on mise également sur le foot, on rapporte que Vicente, un mouflet enlevé par son père, a été retrouvé. Sur France 2, on glose sur l’installation des isoloirs, on reparle de cet enfant retrouvé « sain et sauf » (certes, mais qui de toutes façons n’est pas en âge d’aller voter) et l’on propose du rêve avec un week-end à l’île d’Aix avant d’amuser la galerie sur le concours Lépine et ses « idées de génie ». Et sur TF1, on ouvre sur la fin de la grève à Whirpool avant de donner « les adresses et les bons plans » à La Rochelle.

Côté élection, avec le droit de montrer uniquement des gens qui votent en dehors de la métropole, on a seulement pu dire que Saint-Pierre-et-Miquelon a donné le coup d’envoi. Et puis l’on insiste sur « les dispositifs de sécurité à Paris et dans les grandes villes ». Le Gorafi avance encore un dernier sondage : Emmanuel Macron serait « toujours donné deuxième derrière l’abstention ». Serait-ce parce que le candidat est « prêt à remplacer par Ve république par France SA, société par actions cotée en Bourse » ?

Steeve Briois a oublié d'acheter le pain

Ce dimanche, comme il y a deux semaines, c’est long une pleine journée à ressasser les chiffres de la participation. C’est peut-être bien le seul suspens du jour. « Une inconnue de taille », s’exclame au 13 heures de France 2, Leïla Kaddour-Boudadi. 28,23 % à midi. Soit une participation assez stable par rapport au premier tour. Toutes les chaînes ont leur envoyé spécial devant le ministère de l’Intérieur. Comme ceux qui font le planton devant les QG de campagne encore vides, ils doivent trouver le temps long pour un chiffre. Au moment du casse-graine, BFM tient son scoop : Marine Le Pen, électrice à Hénin-Beaumont, déjeune chez Steeve Briois. Lequel ressort rapidement « de chez lui car il avait oublié d’acheter du pain ». Agathe Lambret a bien fait de se déplacer.

Sur CNews, pour avoir signé une pétition féministe contre Marine Le Pen, Audrey Pulvar est toujours privée d’antenne. Au moins jusqu’à demain. Elle a décidément pas de chance Audrey Pulvar avec les élections. Fin 2010, elle avait été écartée successivement des antennes d’I-Télé puis de France Inter parce que son compagnon d’alors, Arnaud Montebourg, se présentait aux primaires socialistes. Difficile d’accorder devoir de réserve et bon timing…

Sur les chaînes d’info en continu, on a très vite affiché en bas de l’écran le compte à rebours à la seconde près. Comme sur TF1 ou LCI, des heures durant, on assène que « c’est inédit », « c‘est historique ! » Parce que Marine Le Pen pourrait être la première femme élue à la tête de l’Etat, parce que Emmanuel Macron, serait le plus jeune président de la République dans l’histoire. Sur CNews, on analyse géographiquement son choix de l’esplanade du Louvre pour célébrer la soirée, à mi-chemin entre la Concorde (Sarkozy, 2007) et la Bastille (Hollande, 2012). Une géographie politique des lieux, à cent mètres près sans doute. À 17 heures, le taux de participation est de 65,30 %. L’abstention pourrait connaître un chiffre record, autour de 26 %. La participation était de 67,62 en 2002, de 75,11 en 2007, de 71,96 en 2012.

Delahousse invente « un avant et un après »

Peu avant 18h, dans les rédactions, circulant discrètement, on a déjà en mains les premiers chiffres du ministère de l’Intérieur sortis des urnes. Emmanuel Macron l’emporterait avec 62 à 66 % de suffrages. France 2 prend l’antenne à 18h30, avec Léa Salamé, Laurent Delahousse et David Pujadas en tête, aux côtés d’un pluralisme édifiant (Christophe Ono-dit-Biot, du Point ou encore Nicolas Beytout de L’Opinion). Pour Delahousse, « ce soir, c’est sûr, il y aura un avant et un après ». Il en revient pas d’être arrivé tout seul à cette conclusion majeure. Il aurait pu dire la même chose en 1969, en 1974, en 1981, etc.

TF1 se lance aux basques de la voiture de Marine Le Pen, filant au Chalet du Lac, dans le bois de Vincennes, une guinguette où elle entend faire sa soirée. C’est pas de chance, ça circule mal sur le périph’. TF1 poursuit sur la presse internationale, en nombre, qui suit l’élection au QG de Marine Le Pen ; la chaîne oublie d’ajouter tous les titres français qui ont été écartés de ce QG ! Et ils sont nombreux (Politis en fait partie)...

À Hénin-Beaumont, c’est une « ambiance confidentielle ». Ils connaissent les résultats. La chaîne en profite pour dire que son dispositif est le même que « celui du Tour de France » (qu’elle ne diffuse pourtant pas puisque le service public en possède les droits !)… Bayrou, Royal, Baroin, Dupont-Aignan, Collomb, de Villepin et Corbière occupent le service public. Bruno Le Maire et Najat Vallaud-Belkacem, Florian Philippot et Raquel Garrido sont sur TF1. Néanmoins, on perçoit Philippot afficher un sourire contraint. Sur France 2, Gérard Collomb est hilare.

« Un score sans appel » ?

À 20h tombe enfin le verdict. 65,5 % pour Emmanuel Macron sur TF1, 65,1% sur France 2, et même 65,9 sur BFM. Marine Le Pen est battue. Elle fait néanmoins, le double de son père en 2002 en termes de pourcentage. Pas loin de onze millions de voix sans doute ! La banalisation a réussi. Bayrou « trouve le résultat magnifique », comme Villepin qui y voit « une magnifique victoire », ou Royal qui éprouve « du plaisir » devant « un score sans appel ». Sur BFM, Dati insiste sur une élection pourtant « imperdable », Nicolas Bay (FN) s’en remet pour la suite « aux patriotes », Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme (justement en 2002), se félicite de ces résultats.

À 20h20, France 2 est déjà dans le micro-trottoir, tandis que Ruth Elkrief se réjouit de « ce nouvel élan d’optimisme » pour le pays. Bruno Le Maire estime que « l’heure est à la France et à l’intérêt général ». Chercherait-il un poste ? Gérard Collomb conserve son ton mi-lexomylé, mi bourvilien. Sur CNews, foin d’invités, on se contente de reprendre une série de tweets politiques. Il faut attendre presque 21h pour entendre (sur TF1) le terme « gravité » à propos des voix portées sur le FN, par Laetitia Avia, soutien de En Marche !. De son côté, Jean-Marie Le Guen juge que l’élection d’Emmanuel Macron « est une bonne chose pour la gauche ». Pourquoi ? « Parce qu’il y a de bonnes choses dans le programme de Benoît Ham… euh, Emmanuel Macron »… A y est, on tient le lapsus de la soirée.

Macron demande de « dérouler le prompteur »

À 21 h 05, la première phrase de Macron crève l’écran. On l’entend sur TF1, qui a fait la bascule vers son QG trop tôt : « Tu peux dérouler le prompteur là ? » De fait, il lit son prompteur, habité, presque désincarné pour la circonstance. Il est arrivé au bout de son « PROJET !!! » Quand Macron fonce sur le Louvre suivi par une horde de motards chargés de caméras, « à quelques centimètres de sa voiture », Léa Salamé délaisse le « place au direct » pour un « place à l’image ».

Les invités se succèdent en plateaux, on avale des petits fours dans les loges des rédactions. Pendant ce temps, sur Arte, dans Le Festin de Babette, Stéphane Audran sert une soupe à la tortue et des cailles en sarcophage, accompagnées d’un Château du clos de Vougeot 1845. C’est huit crans au-dessus du Fouquet’s, de la Rotonde ou du Chalet du Lac. Et un bol d’oxygène.


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