Aide aux réfugiés : le témoignage alarmant de Laurent Caffier

Laurent Caffier, « passeur solidaire » dans le Nord, est en attente de son procès pour avoir aidé des Iraniens à rejoindre l’Angleterre. Il raconte la violence de son arrestation, les menaces de l’extrême droite, et la conviction qu’il a agi par nécessité.

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Placé sous contrôle judiciaire depuis le 20 août 2016 avec interdiction de parler aux journalistes jusqu'à la semaine dernière, Laurent Caffier nous a livré son témoignage en attendant la date de son procès, encore indéterminée. Nous le reproduisons fidèlement :

« Je n’avais pas le choix de les aider. J’habite à une cinquantaine de kilomètres de la jungle de Calais : dans ma petite ville, il y a une gare par laquelle ces Iraniens passaient, juste en face de chez moi. Dans la jungle, ils étaient mis un peu à part, parce qu’ils n’étaient pas musulmans. Je me suis occupé d’eux, ils m’ont raconté leur histoire. Ces Iraniens me prennent pour leur grand frère. Lorsqu’en mars 2016 il y a eu le démantèlement de la partie sud de la jungle, l’un d’eux, Davod, m’a pris par la main. Devant moi, ils se sont cousus les lèvres. En signe de protestation contre leurs conditions de vie ici.

Peu après, un groupe de passeurs leur a proposé de partir pour l’Angleterre : en réalité ils les ont emmenés à Bilbao, et ça a été un cauchemar. Quand ils sont revenus à Calais, leurs corps portaient les marques d'actes de torture. Ils sont venus directement chez moi pour avoir de l'aide. Le reste des passeurs se trouvait dans la jungle : je ne pouvais même pas les ramener là. Alors j’ai stocké chez moi un petit bateau bleu et blanc, qui leur a servi à traverser la Manche. Béatrice Huret, qui a écrit le livre Calais par amour et était en couple avec l’un d’eux, prenait le relais pour les héberger. Je suis toujours en contact avec ces Iraniens. Je sais que Davod a fait une tentative de suicide en Angleterre. À cause de mon contrôle judiciaire je n’avais pas le droit de me rendre sur Calais, sur Grande-Synthe, ni de rentrer en contact avec des réfugiés : mais j’ai passé outre. Je ne regarde pas d’où viennent ces hommes, qui ils sont : ce sont des gars comme moi, voilà tout. S’ils crèvent la dalle, je leur viens en aide, comme à n’importe qui.

© Politis

Béatrice a été interpellée par la police aux frontières le 18 août. Le lendemain, c’était mon tour. Ils sont venus me chercher à 7 heures du matin pour m’emmener dans leur commissariat à Calais. L’inspecteur m’a demandé d’attendre dans un bureau à côté. Là, il y avait un policier en train de prendre des écoutes téléphoniques, et un second qui a commencé à me parler. Au début, c’était calme. Puis il m’a demandé : « Pourquoi t’es là ? » Je lui ai répondu qu’on me reprochait d’avoir fait passer des réfugiés. Il a répliqué : « ah ouais ? Tu aurais dû te faire enculer par tes bougnoules. » Il a répété ça. Moi, je voulais calmer les choses mais il continuait : « Tu as des enfants ? Et quand tu les as hébergés tes bougnoules, ils te les ont pas enculés, tes enfants ? » Je le voyais s’énerver de plus en plus. Il avait son arme dans un étui, sur le bureau. Il n’arrêtait pas de la faire tourner avec son doigt. À un moment, il m’a regardé, et m’a lancé: « T’as vu, un accident, ça peut être vite arrivé. » Il a fini par se lever, ouvrir la porte et me jeter dans le couloir : « Démerde-toi avec ta merde là ». L’autre qui était dans la pièce a tout vu, mais n’est jamais intervenu. Je crois qu’ils ont voulu me mettre un coup de pression avant de m’interroger. Le juge m’a dit qu’une enquête allait être ouverte, parce que beaucoup de témoignages comme le mien lui sont revenus. Je suis resté en tout trente heures en garde-à-vue, sans boire, sans manger.

Les soutiens me sont surtout arrivés du Sud : les citoyens solidaires de la Roya, Cédric Herrou, Pierre-Alain Mannoni… Alors qu’ici dans le Nord, on m’a beaucoup tourné le dos. Tout ça parce que je me suis longtemps pris la tête avec ceux qui venaient dans la jungle pour boire un café, prendre une photo avec les réfugiés, avant de rentrer chez eux poster ça sur Facebook. Je leur disais que ce n’était pas un zoo. Et puis comme j’étais très actif dans la jungle de Calais, l’extrême droite m’avait repéré. J’ai reçu des menaces de mort. Ils m’ont aussi poursuivi sur l’autoroute pendant plusieurs kilomètres, pour essayer de me faire sortir de route. C’est arrivé plusieurs fois : la police aux frontières a les enregistrements téléphoniques de mes appels à l’aide. Forcément, je vis dans la crainte permanente de ce qui peut arriver. Quand je pars de chez moi je demande à mes enfants de fermer la porte à clé. L’été, pour éviter les intrusions, on ferme les volets le soir, au lieu de les laisser ouverts.

Mais je n’ai pas pour autant l’impression qu’aider les réfugiés envahit ma vie. J’ai un métier : je suis nettoyeur industriel. Et je ne me sens pas à ma place dans le boulot que je fais. Par contre quand je passais du temps dans la jungle, j’avais l’impression de vraiment servir à quelque chose. Même si quand on s’en va, on a l’impression de ne pas en avoir fait assez. L’État est en train de bafouer les droits de l’homme. Je sais que le nouveau gouvernement n’en aura toujours rien à faire. Dans ce pays laïc, où on est tous censés être libres et égaux en droits, on laisse l’extrême droite venir insulter les musulmans qui sont sur la jungle de djihadistes. Il y a des vidéos qui tournent sur les réseaux sociaux où on voit des Calaisiens qui poursuivent des réfugiés jusqu’à l’autoroute pour qu’ils se fassent renverser. Mais ces gens-là ne sont pas poursuivis. Alors que nous, quand on donne à manger ou qu’on aide à traverser des personnes en danger, on nous criminalise.

Aujourd’hui, je risque cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende. Mais peu importe ce qui arrive. Qu’ils me jugent, qu’ils me mettent en prison : ça ne changera rien, ce n’est pas ça qui va me faire peur. Je préfère aller en prison pour avoir sauvé des vies que d’y aller pour avoir détruit la vie de quelqu’un. Je ne regrette rien. Et si ça venait à se reproduire, je recommencerais. »


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