Sauve qui peut la gauche !

La gauche n’a pas été à la hauteur des enjeux. Il aurait fallu le souffle de l’histoire, plutôt que les querelles picrocholines. Il est trop tard pour le premier tour.

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Si l’on en croit les oracles sondagiers, on se dirige vers un raz de marée du tout jeune parti présidentiel. Autrefois, on aurait parlé d’une Chambre bleu-horizon, comme celles de 1919 et de 1968. À cela près, que l’on n’est pas très sûr de la couleur. Le « macronisme » est une sorte de camaïeu délavé qui n’a pas encore de nom sur la palette de l’histoire politique. Cette issue prévisible résulte évidemment d’une logique institutionnelle bien connue. Après avoir élu le Président, on lui donne les moyens de gouverner. Mais méfions-nous quand même du « trop de logique ». Là où les experts trouvent naturel que la représentation nationale soit conforme à l’exécutif, les électeurs pourraient aussi bien penser qu’il faut au contraire limiter son pouvoir.

La parution d’informations très inquiétantes sur les projets d’ordonnances peut-elle encourager cette prise de conscience ? Trop tard sans doute. Mais ça ne nous empêchera pas ici de militer pour qu’un contre-pouvoir de gauche sorte des urnes. Cela eût été possible sans la division. Car les ressorts de la victoire annoncée du parti d’Emmanuel Macron sont en réalité aussi fragiles que superficiels. Beaucoup de nos concitoyens veulent du « changement ». Ils veulent de l’action. Cette fièvre résulte d’années d’alternance sans alternative, et du va-et-vient lancinant du pareil au même. Nombreux sont ceux qui pensent que tout vaut mieux que l’immobilisme. C’est une motivation redoutable quand on ignore la nature du changement qui se prépare.

Nous la découvrons peu à peu. Et c’est encore plus grave qu’imaginé. Les huit ordonnances révélées lundi par Le Parisien témoignent d’une offensive d’une ampleur inégalée. Plus rien ou presque n’échapperait à la fameuse « inversion de la hiérarchie des normes » [1]. Tout ou presque relèverait de la négociation dans l’entreprise. Le contrat de travail, la durée du travail, la sécurité et la santé des salariés, les salaires et l’emploi. Et si l’employeur ne parvient pas à faire fléchir les sections syndicales, il peut les contourner par un référendum d’entreprise. C’est peut-être bien là ce qu’il y a de plus régressif dans ce projet. Que reste-t-il de la notion de « droit » quand celui-ci est redéfini dans chaque entreprise, et rendu modulable au gré des circonstances ? Quand chaque salarié peut être livré aux pressions et au chantage ? L’aimable Emmanuel Macron serait non seulement le fossoyeur du droit du travail, mais aussi de toute une culture collective. Sans noircir le trait, cette individualisation assumée des rapports sociaux nous renvoie loin en arrière dans notre histoire. L’illusion est parfaite parce que cet archaïsme s’habille de modernité. Mais l’uberisation (ou tout ce qui lui ressemble) s’apparente à l’économie du tiers-monde, avec les séductions de la liberté. Certes, le gouvernement a contesté mardi la version publiée par Le Parisien. Il va sans doute arrondir quelques angles. Jeune mouvement, vieille tactique ! Mais la « philosophie » est là, qui façonne un monde inquiétant.

Il n’est pas difficile après cela de prendre la mesure des enjeux des législatives des 11 et 18 juin. Il s’agit de « sauver » – oui, « sauver » ! – le maximum de députés de gauche qui se sont engagés à s’opposer à la loi d’habilitation des ordonnances qui sera soumise fin juillet au Parlement. Ou qui en combattront la ratification, fin septembre. L’avantage de cette seconde échéance est que l’on connaîtra alors l’exact contenu des textes. Bien entendu, le mouvement social ne restera pas inerte [2]. On peut prédire un automne agité. Mais on sait aussi que les choses seront infiniment plus compliquées si le raz de marée prophétisé par les sondages submerge les bancs de l’Assemblée nationale. Et si la gauche est exsangue.

La gauche, tiens, parlons-en ! Elle n’a pas été dans cette affaire à la hauteur des enjeux. C’est le moins que l’on puisse dire ! Il aurait fallu sonner la mobilisation générale, passer par-dessus les calculs de l’après-demain, ceux qui dessineront un hypothétique futur paysage politique. Il aurait fallu oublier les sigles obsolètes, autant pour cesser de s’en réclamer que pour les détester. Il aurait fallu mettre entre parenthèses les batailles de leadership. Il aurait fallu le souffle de l’histoire, plutôt que les querelles picrocholines. Il est trop tard pour le premier tour. Nous serons donc souvent les témoins impuissants de duels dévastateurs qui feront le jeu des candidats « macronistes ». Espérons que tout ne sera pas totalement perdu dès ce dimanche, et qu’il y aura encore sujet à désistements, à unité et à campagnes communes dans l’entre-deux tours. Rêvons, pour dimanche, d’un sursaut qui ferait mentir les pronostics.

[1] Voir l’article de Malika Butzbach.

[2] Lire l’appel de personnalités, d'élus et de responsables nationaux de diverses forces de gauche et écologistes.


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