Une jeunesse russe en proie aux doutes et au désespoir

Les incarcérations et les interdictions professionnelles ont frappé de nombreux manifestants ces dernières semaines. Leur leader Navalny est en prison

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Deux semaines après les protestations de rue contre la corruption en général et le régime de Vladimir Poutine en particulier, les quelque 1 600 personnes (officiellement) arrêtées lors des manifestations interdites ne sont pas toutes tirées d’affaires.

Il y a d’abord ceux qui ont été tabassés : dans les fourgons policiers ou dans les postes de police. Comme Artiom, 24 ans, étudiant en journalisme dont le nez cassé, le bras gauche blessé et le cuir chevelu ouvert n’ont pu être soignés que grâce à la compréhension d’un médecin de l’une des nombreuses cliniques privées de Moscou. Au cours de sa brève convalescence, il a appris qu’il était exclu de la faculté de Moscou qui se trouve dans le centre de la capitale. « Pour absence injustifiée, explique Artiom, pendant une période d’examens, alors qu’ils n’étaient pas commencés. En fait, mon arrestation, qui a duré 36 heures, a été signalée par les organes [nom donné aux services de renseignements] qui ont ajouté que j’avais frappé des miliciens. Ce qui est faux, je n’allais pas prendre ce risque. » D’autres ont tout simplement dénoncé par des voisins ou des patrouilles de « patriotes » qui ont participé à la répression.

Des emprisonnements discrets

Ils sont nombreux, près de 300 ceux de Moscou et de Saint-Pétersbourg encore retenus par la police et la justice, d’après l’ONG russe Mémorial qui s’efforce de venir en aide aux victimes de la répression. Celle-ci n’a touché qu’une partie des milliers de manifestants de l’artère principale de la capitale, Tvierskaïa, mais seulement parce que les autorités n’avaient pas prévu une telle affluence et donc suffisamment de policiers pour les embarquer. De plus, les habitants des espaces urbains concernés ont manifesté une solidarité inhabituelle en accueillant chez eux des jeunes pourchassés en leur ouvrant les portes des immeubles et de leurs appartements. Le signe qu’au moins dans ces deux grandes villes russes, ils sont de plus en plus nombreux à ne plus supporter les interdictions de manifester et la chape de plomb qui submerge les médias à laquelle la Novïa Gazetta, qui ne paraît que trois fois par semaine, est plus que jamais la seule à résister. Ce sont d’ailleurs les courageux journalistes de ce journal qui ont révélé au monde (mais rarement aux Russes eux-mêmes, faute de diffusion), l’horreur de la répression des homosexuels en Tchétchénie.

Préparation de la présidentielle

Quant à l’organisateur de la manifestation, l’avocat Alexeï Navalny, il purge la peine de 30 jours de prison qui lui a été infligée pour incitation au désordre, mais aussi parce qu’il persiste à être candidat à l'élection présidentielle de mars prochain. La démarche du pouvoir consiste à condamner le contestataire de façon à pouvoir lui interdire de s'y présenter. Manœuvre qui joue sur une réalité : il est actuellement le seul, depuis l’assassinat de Boris Nemtsov à une centaine de mètres du Kremlin en février 2015 à oser s’opposer au régime. Un meurtre politique qui n’a toujours pas été élucidé.

La jeunesse des villes se trouve actuellement dépourvue de leader. D’autant plus que Navalny reste incapable, en dehors d’une dénonciation virulente et permanente de la corruption sur son site, d’offrir un programme politique cohérent à cette partie de la population qui ne supporte plus les ukases poutiniens. Sans oublier ceux qui sont édictés par les gouverneurs régionaux nommés par le président russe qui les a souvent choisis dans le vivier du FSB, la police politique issue comme Poutine du célèbre KGB soviétique.

Coincés entre le néocommunisme et la religion

Cette jeunesse citadine, coincée entre le pouvoir politique et l’omniprésence de la religion orthodoxe, qui devient dans les faits une (rétrograde) religion d’État, hésite en permanence entre le désir de se manifester et le rêve hors d’atteinte d’aller s’installer à l’étranger, en Europe ou aux États-Unis. Piotr, informaticien de 22 ans, l’explique avec amertume : « J’aime mon pays, j’y suis très attaché, mais j’y étouffe de plus en plus. Je n’ai pas participé à la dernière manifestation car je suis persuadé qu’aucun changement ne sera possible avant que ne meurent les derniers staliniens reconvertis dans une fausse démocratie. Aussi bien dans les grandes villes que dans les provinces ou règnent des despotes corrompus. Alors, comme beaucoup, je fais le dos rond, je m’étourdis dans les boîtes et clubs que les popes n’ont pas encore fait fermer pour cause de musiques décadentes. En espérant un miracle qui me permettrait d’aller travailler et vivre ailleurs. J’ai essayé l’Ukraine, mais là-bas on nous hait… »


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