Dossier : Le PS est mort, vive la gauche !

PS : Le Nord frappé par l’ouragan « dégagiste »

Jadis hégémonique dans le département, le PS traverse une crise sans précédent. Des militants espèrent que la ligne hamoniste les aidera à reconquérir ce territoire gangrené par le FN. Pas gagné.

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C’est à une heure et quart de Lille en voiture, et c’est déjà, paraît-il, un peu le bout du monde. Tout au sud du département du Nord, le Cambraisis s’étire sur de vastes plaines et des dizaines de petits villages. Le chômage y tutoie les 13 % en dépit d’une activité agricole intense et intensive et d’une filière textile qui survit, bon an mal an, à la désindustrialisation. Fierté locale : c’est à Caudry, 15 000 âmes, que se trouve l’usine où a été confectionnée la dentelle de la robe de mariée de la princesse de Galles, Kate Middleton. Pour le reste, la commune n’échappe pas à la règle : là aussi, le FN a fait son nid.

Il est loin, le 6 mai 2012 : à Caudry, François Hollande avait rassemblé derrière lui deux électeurs sur trois. « Aujourd’hui, on ne peut pas faire vingt mètres sans voir la tête de Marine Le Pen affichée sur un mur », dit Sophie Desreumaux. À 34 ans, cette ancienne danseuse est l’unique élue socialiste au conseil municipal de la ville. Attablée dans une brasserie historique du Vieux-Lille, la jeune brune aux yeux verts raconte la débâcle à sa petite échelle : la candidate socialiste de sa circonscription qui annonce, le jour du dépôt des candidatures, qu’elle rejoint La République en marche (LREM) ; la section locale du PS désertée ; les habitants dépolitisés ; l’abstention qui atteint des sommets ; l’édile UDI de Caudry qui drague sans vergogne les électeurs du FN et qui, à peine élu député, désigne son fils comme son successeur à la mairie…

Un milieu hostile qui n’empêche pas Sophie Desreumaux de faire son petit bonhomme de chemin – et tant pis si cette Caudrésienne de naissance doit supporter les procès en « boboïtude ». Incarner la relève du socialisme sur son territoire ? Elle veut y croire. Elle a senti le vent nouveau soufflé par Benoît Hamon, même si la fédération du Nord n’a soutenu le candidat que du bout des lèvres. « Dans ma ville, où tout le monde prend ce que dit TF1 pour argent comptant, la primaire a recréé du débat politique, souligne-t-elle. Cela faisait tellement longtemps qu’on ne voyait plus de logos du PS dans les rues : ça a été une révolution ! »

Gérer la pénurie

Le Nord, une terre de mission pour le socialisme ? Il y a peu, cette idée aurait prêté à sourire tant ce département semble socialiste depuis toujours. Roubaix, première ville PS de France ; Wattrelos, socialiste depuis 1912. Sans parler de Lille, qui, en près d’un siècle, a vu défiler tant de maires illustres : Roger Salengro, Augustin Laurent, Pierre Mauroy, Martine Aubry. Pendant des années, la « fédé » du Nord, deuxième de France en nombre d’adhérents – ils étaient 10 000 au début des années 2000 –, est si puissante qu’elle donne le la de la politique du parti.

Mais, dans ce bastion rose, rien ne va plus comme avant. Aux dernières législatives, les terres mauroyistes ont été dévastées par l’ouragan « dégagiste ». Aucun des huit députés sortants n’est parvenu à atteindre le second tour. Et, sur l’ensemble des 21 circonscriptions que compte le département, le PS a fini en sixième position, avec 5,7 % des voix. Derrière La République en marche, le FN, la France insoumise, Les Républicains et l’UDI… Comme s’il fallait en rajouter à l’affront, à Lille, ce sont deux députés de la France insoumise de même pas 30 ans, et peu implantés, qui ont renvoyé dans les cordes les lieutenants de Martine Aubry, François Lamy (sur la 1re circonscription) et Audrey Linkenheld (sur la 2e).

Un désastre que Martine Aubry avait vu venir, quatre jours avant le premier tour : « J’ai 66 ans et j’ai l’impression que tout ce que j’ai fait dans ma vie est abîmé, cassé », confiait-elle d’une voix blanche lors d’une conférence de presse crépusculaire. Peut-être songeait-elle aux premiers symptômes évidents de la déroute historique qui s’annonçait. Ces fameuses municipales de 2014 où le PS perd huit des dix-neuf villes qu’il détenait, et non des moindres – Roubaix, la « Mecque du socialisme » selon Jules Guesde, tombée entre les mains d’un juppéiste, Tourcoing dans celles d’un sarkozyste (Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de l’Action et des Comptes publics). Dans la foulée, le PS perd aussi la communauté urbaine de Lille. Une autre claque.

Les élections suivantes achèveront la descente aux enfers. En mars 2015, le département vire à droite : plus de la moitié des élus socialistes disparaissent d’un coup du conseil départemental. Neuf mois plus tard, la Région, à gauche depuis 1974, tombe dans l’escarcelle de Xavier Bertrand. Le PS, qui s’est retiré au second tour pour faire battre le FN, n’a plus aucun siège.

En deux ans, des dizaines et des dizaines d’élus et de collaborateurs d’élus se retrouvent en dehors du jeu. La fédération du Nord, qui a vu fondre ses adhérents de moitié – voire des deux tiers, selon des sources moins officielles –, se retrouve ruinée. Pour combler le déficit (un million d’euros), Martine Filleul, première secrétaire de la fédération, lance en avril 2016 un appel à dons. À ce jour, 25 000 euros ont été collectés. À la fin de l’été, une partie des locaux de la fédération sera vendue. « On a réduit le train de vie de la fédération, il y a moins de personnel aussi », déplore la patronne du PS du Nord, qui, depuis son élection il y a deux ans, reconnaît devoir « gérer la pénurie ».

Déni et euphémismes

À qui la faute ? Chez les proches de Patrick Kanner, ancien ministre du gouvernement Valls, on accuse les frondeurs, qui n’auraient pas fait bloc derrière le Président. Chez les proches de Martine Aubry, on désigne la politique démobilisatrice de Hollande. « La baisse du nombre des adhérents socialistes a commencé dès 2012, on le voit plus dans le Nord, car la fédé est importante, mais c’est partout pareil », plaide ainsi François Lamy, qui préfère nationaliser la défaite plutôt que de remettre en cause son parachutage contesté à Lille ou les guerres intestines entre aubrystes et kanneristes qui, ces dernières années, n’ont aidé ni à motiver les troupes militantes ni à engager un débat de fond.

Martine Filleul, proche du clan Kanner, se refuse à jouer les arbitres. La première fédérale ne veut froisser personne : elle a en tête les sénatoriales – le collège électoral est composé d’élus locaux. Fidèle à sa ligne « ni à droite ni à gauche au PS » (sic), elle estime que, si « personne n’a démérité, tout le monde a aussi sa part de responsabilité », que les causes viennent de partout et de nulle part à la fois : le phénomène Macron, les divisions « mal comprises » sous le quinquennat de Hollande, le chômage de masse, les évolutions sociétales du militantisme…

François Lamy ne dit pas vraiment autre chose. S’il veut « tout changer, du sol au plafond, interroger les pratiques, la “marque PS” », il veut aussi croire que « des espaces vont s’ouvrir » et qu’il faut attendre un peu que les choses se structurent d’elles-mêmes : « La catastrophe est arrivée ; il faut prendre quelques mois pour réfléchir, car on n’a aucune certitude. »

Temporiser, toujours. Attendre de voir ce que donne le début du quinquennat. Ne pas hypothéquer l’avenir. Ce n’est finalement pas un mal si le congrès du PS, qui devait se tenir à l’automne, a été reporté au printemps 2018, juge Martine Filleul : ça laisse le temps de se refaire. « Même si beaucoup veulent nous enterrer vivants, le PS n’est pas mort du tout, vous verrez », assène-t-elle, citant 1969 ou 1993 comme autant de crises dont le PS s’est relevé « plus fort ».

C’est loin d’être l’avis de tout le monde. « Contrairement à ce qu’on dit à la fédé, le PS du Nord n’a jamais connu une telle défaite, même en 1993, où il avait conservé la Région », assure Rémi Lefebvre, chercheur en science politique à l’université de Lille-II et militant à l’aile gauche du PS. « Et puis on est arrivés à un tel point de divergences idéologiques et de détestations en interne que je ne vois pas comment le parti peut s’en sortir, sinon à très long terme », ajoute le politiste, qui craint que la « prochaine étape, signant l’acte de liquidation du PS, soit que LREM constitue des groupes politiques dans toutes les collectivités ». Entamant ainsi encore un peu plus le dernier capital qu’il reste au parti : ses élus. Grégory Vandenberghe, membre du conseil fédéral, qui se sent lui-même « un peu au fond du trou », s’agace : « Le conseil fédéral est dans le déni, il passe son temps à euphémiser les problèmes pour ne pas creuser le gouffre entre des gens qui n’ont, en réalité, plus rien à faire dans le même parti. À chaque lendemain de défaite, on met les problèmes sous le tapis et on fonce dans le mur à la prochaine élection. »

Fin de cycle

L’état-major nordiste a toutes les raisons de le nier, mais les causes de l’effondrement sont aussi locales. Ce n’est ainsi pas un hasard si le creuset du « socialisme municipal » est à ce point touché, explique Rémi Lefebvre [1] : la constitution de fiefs, le clientélisme, la volonté des élus de conserver leur poste en recherchant le consensus, la tentative d’étouffer toute opposition en intégrant communistes, verts ou centristes dans la majorité… « La professionnalisation est ce qui nous a tués, juge Pascale Pavy, élue de 2004 à 2015 au conseil régional et toujours active au bureau fédéral. Ici, il y a eu des OPA sur certaines sections pour promouvoir untel ou untel, mais ça ne faisait pas avancer le débat. C’est aussi pour cela qu’on a perdu la bataille des idées. »

Un parti plus occupé à se maintenir en place qu’à entretenir ses réseaux de terrain, à gérer ses acquis qu’à faire de la politique… C’est, pour ainsi dire, son hégémonie que le PS du Nord paierait aujourd’hui. Une hégémonie obtenue au prix d’une illisibilité politique incarnée par la figure locale, Martine Aubry. Laquelle signait aux côtés de son ennemi juré, Manuel Valls, la motion majoritaire au congrès de Poitiers en 2015…

« Il ne faut pas oublier qu’en 2008 Aubry a fait entrer le MoDem dans la majorité municipale à Lille, au moment même où elle refusait tout accord avec le Front de gauche : ça a déconcerté les électeurs ! », rappelle Hugo Vandamme, secrétaire de la section du PCF à Lille. Le 23 juin dernier, l’édile a eu beau retirer, en plein conseil municipal, sa délégation à son adjoint au Développement durable, Bernard Charles, soutien du candidat de Macron à Lille, c’est un peu tard : « L’heure est à la clarté et à la cohérence, observe Hugo Vandamme. Il faudrait que le PS se rende compte que le temps où il suffisait qu’Aubry parachute ses lieutenants pour que les électeurs obtempèrent n’existe plus. »

« On est dans une fin de cycle au niveau des cadres, qui sont entrés dans une routine gestionnaire », ajoute Grégory Vandenberghe, qui souligne que « les militants qui avaient envie de changer les choses sont partis peu à peu des sections, pour nous laisser ‘‘entre nous’’ ». Dans sa section de Saint-Maurice-Pellevoisin, dans le nord de Lille, ils sont passés de 85 encartés il y a six ans à 35 personnes à jour de cotisation. Où sont partis les cinquante ? « En général, ils n’ont rejoint aucun autre parti, et beaucoup ont voté Mélenchon au premier tour de la présidentielle ».

Reconstruire

À 65 ans, dont seize passés dans la maison socialiste, Pascale Pavy se souvient avec nostalgie de l’année 2005. Cette élue, figure locale de l’aile gauche, avait alors fait campagne pour le « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen : « On était en phase avec les gens. Depuis, on n’a jamais réussi à recréer ce lien. » Celle qui a vu se vider à vitesse grand V sa section de Bailleul, commune de 14 000 habitants proche de la frontière belge, raconte comment le FN, arrivé en tête au premier tour de la présidentielle, a poussé sur les cendres des réseaux socialistes de terrain. Comment il a profité du sentiment de mise à l’écart du monde moderne éprouvé par les ruraux et les anciens ouvriers au chômage. Aujourd’hui, Pascale Pavy attend beaucoup du projet de Benoît Hamon pour redonner à ses camarades un peu de cœur à l’ouvrage : « Je veux suivre une vision plus qu’un homme, et je suis persuadée qu’il y a encore, en France, une envie de justice sociale, d’émancipation, de services publics, d’écologie. »

Avec les autres hamonistes du coin, ils se rencontrent souvent pour « voir ce qu’[ils peuvent] faire ensemble ». Il s’agit d’abord de réveiller le débat d’idées, les sections assoupies, de réinjecter une dynamique dans les territoires délaissés, notamment en zone rurale, dans le périurbain et dans les quartiers populaires. « À la tête, les cadres du parti continuent à bouger, mais le corps militant ne suit plus », dit Charlotte Watel, jeune élue d’une commune au sud de l’agglomération lilloise. Pour cette militante dynamique, il faut « réinventer les modes de militantisme dans les territoires et arrêter avec la tiédeur. On ne veut plus être socialiste avec n’importe qui », assure celle qui estime que le parti se trouve « à un point de non-retour depuis la victoire à la primaire de Hamon ».

De là à le suivre et à quitter le PS ? Hervé Ducrocq, autre hamoniste lillois, préfère pour l’instant continuer d’être un relais en interne… Mais il ne l’exclut plus. En attendant, « il faut qu’on réintroduise de la conflictualité, pour ça, je suis d’accord avec les Insoumis, reconnaît le secrétaire de section du quartier populaire-branché de Wazemmes. Ensuite, on doit faire nôtres les thématiques de la réappropriation du local, de la souveraineté alimentaire, mais aussi porter la question de l’évolution du travail et de l’Europe, qu’il nous faut aborder de façon combative ». Reprendre le combat, tout un programme.

[1] Lire Sociologie de Lille, collectif Degeyter, La Découverte.


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