Football : Le marché aux bestiaux

Avec la clôture du mercato, ce 31 août, s’achève la grande période des tractations et des ventes de joueurs. Mobilisant des sommes colossales, parfois sur le dos des sportifs.

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L’été, en football, c’est la saison des transferts. De quoi continuer à nourrir l’actualité sportive dans une période où il ne se passe rien, hormis quelques matchs amicaux. Concept psychanalytique vu comme un déplacement d’affects d’une personne à l’autre (du patient au soignant), le transfert, en football, désigne plus simplement la transhumance de joueurs d’un club à l’autre (du vendeur à l’acheteur), à l’issue de négociations impliquant agents de joueurs, dirigeants et joueurs – quand ces derniers ont leur mot à dire.

Ce n’est pas toujours le cas. Au Mexique, par exemple, agents de joueurs et dirigeants se réunissent trois jours durant dans un grand hôtel de Cancún, et les noms des joueurs disponibles sont affichés sur des écrans. À l’issue des tractations, ces sportifs connaissent le nom de leur nouveau club, et malheur à ceux qui contestent ces choix venus d’en haut. Le « pacto de caballeros » (« le pacte des messieurs ») fait de chaque joueur la propriété d’un club bien au-delà de la rupture du contrat. Et des indemnités somptuaires doivent être versées au club s’il entend vraiment s’en affranchir. Le seul moyen d’y échapper est de partir jouer à l’étranger, mais le retour au pays peut s’avérer rude. Les grands clubs appartiennent aux grosses fortunes du pays, parmi lesquels Carlos Slim, le magnat des télécoms. C’est simple et carré : un vrai marché aux esclaves, où les joueurs sont dans la situation de marchandises qui attendent leur acheteur.

« Les footballeurs sont des esclaves », lançait déjà Raymond Kopa en 1963 dans une interview à France Dimanche. Cela lui avait valu une disgrâce dans le milieu, et une éviction définitive en équipe de France. Kopa dont la légende dit que le transfert du SCO d’Angers au Stade de Reims avait coûté aux dirigeants rémois l’équivalent d’une 2CV (et Kopa aurait parcouru à vélo la distance entre les deux villes)…

Mais c’était au début des années 1950, bien avant la mondialisation du football et le fameux « arrêt Bosman » (du nom d’un joueur belge du FC Liège), stipulant, fin 1995, que les équipes de club n’étaient plus limitées à trois joueurs de nationalité étrangère dans leurs effectifs. L’arrêt avait été prononcé par la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) et avait provoqué un exode de footballeurs africains, sud-américains ou d’Europe de l’Est vers les grands clubs européens d’abord, puis partout dans le monde.

Si le fameux arrêt Bosman a plus de vingt ans, la frénésie qui s’empare des clubs durant l’été (et aussi pendant la trêve hivernale, où les clubs mal classés tentent de se refaire en cherchant des renforts) confine parfois à la folie furieuse. On vend et on achète en fonction des opportunités. Et les plus beaux coups sont salués par une presse sportive en mal de compétition.

Le football est le seul sport à déployer ses fastes sur les cinq continents. Parti d’Europe et d’Amérique latine, il a conquis l’Afrique, puis l’Asie et l’Amérique du Nord avec le roi Pelé en missionnaire. Évangéliste footballistique amené en 1975 par Ahmet Ertegun (émigré turc fondateur du label soul Atlantic) pour faire vivre le soccer aux États-Unis en faisant briller la vitrine du Cosmos de New York. Pour un pont d’or, déjà.

Après les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud (coorganisateurs en 2002), c’est au Qatar qu’aura lieu la coupe du monde de 2022, après un saut dans la Russie de Poutine. Et chaque intersaison voit passer le plus gros transfert, sous les commentaires hypocrites, mêlant indignation surjouée et admiration rentrée d’une presse dite populaire qui en fait ses gros titres comme ses choux gras. L’an dernier, c’est le français Paul Pogba qui avait décroché la timbale : 100 millions d’euros, tout de même ; un transfert contesté puisque l’intermédiaire, qui en aurait empoché 49 millions, travaillait à la fois pour le joueur et pour les deux clubs (Juventus et Manchester). Ce genre de conflit d’intérêts n’est pas rare.

Qui remportera la palme du « transfert d’or » cette saison ? Les jeux ne sont pas faits et tout se termine le dernier jour d’août. Le record de Paul Pogba est battu par Silva Santos Junior, dit Neymar, pour la bagatelle de 222 millions d’euros (dont 30 millions nets sur cinq ans). Les fonds seront levés par les propriétaires qataris du Paris-Saint-Germain. Neymar vient du Barcelone FC de Lionel Messi, un club avec lequel il s’est fâché, les dirigeants de la formation catalane ayant longtemps fait obstacle à son transfert.

Car c’est aussi cela, la relative nouveauté du présent exercice : des clubs qui résistent jusqu’à la dernière minute, avec tambours, trompettes et communiqués de presse vengeurs, dans le but, on l’aura compris, de faire monter les enchères. C’est le cas pour M’Bappé, la jeune perle de l’AS Monaco, finalement cédé au PSG pour un montant de 180 millions d’euros hors bonus – ou plus exactement d’un prêt avec option d’achat pour respecter (ou détourner) la règle du fair-play financier. Le départ de Matuidi à la Juventus de Turin montre que le PSG doit aussi dégraisser un peu pour honorer des transferts dont les retombées financières en termes de marketing et de médiatisation sont au moins aussi importantes que les performances sur le terrain.

Sinon, cela bouge beaucoup du côté de Lyon et de Lille. La ville du Nord est à l’heure sud-américaine avec deux joueurs du São Paulo FC livrés en terre ch’ti par Fernando « El Loco » Bielsa, entraîneur argentin aussi capé que caractériel. À Lyon, c’est côté départ qu’on se fait remarquer, avec Tolisso au Bayern et Lacazette à Arsenal, sans parler de Gonalons à la Roma et de Valbuena au Fenerbahce d’Istanbul (la Turquie d’Erdogan est devenue une destination de choix). On s’agite parfois aussi dans les clubs amateurs, comme à Sarcelles (division d’honneur régionale), où le jeune Alia Badara Traoré – 16 ans – vient de signer chez Manchester United. C’est aussi cela, les transferts : rendre captifs des joueurs de plus en plus jeunes en espérant que les pépites – soustraites aux autres clubs avant d’être exploitées – rapporteront gros.

Dans ce domaine, c’est l’Afrique qui a servi de laboratoire, aux temps néocoloniaux où des recruteurs arpentaient le continent à la recherche de la perle rare. À l’instar du club belge du KSK Beveren, qui n’alignera que des joueurs africains, formés dans les académies de football (en Côte d’Ivoire ou au Mali) par leur entraîneur de l’époque, l’ex-international français Jean-Marc Guillou.

Car le football, saison des transferts ou non, n’est jamais qu’un épitomé de tous les maux du capitalisme : exploitation sans bornes ; salaires exorbitants pour une élite et clochardisation pour d’autres ; expression d’un racisme décomplexé chez beaucoup de supporters ; fraude et évasion fiscale (Lionel Messi, Cristiano Ronaldo…) ; et une information qui se transforme en spectacle abrutissant au long de commentaires hystériques, de dramatisation des enjeux à la limite du ridicule et de statistiques (les fameuses « stats ») sur les performances de chaque joueur. Au moins, les commentaires chauvins et bas de plafond d’un Thierry Roland avaient quelque chose de sympathique. Ici, c’est le monde glacé de la technocratie et de l’entreprise qui s’invite dans des joutes sportives. Avec la connerie en prime, éternellement renouvelée.

Toujours du côté des transferts chez les grands d’Europe : Bernardo Silva (Monaco) file à Manchester City ; Wayne Rooney passe de Manchester United à Everton, lui qui était pourtant l’icône depuis des années du club mancunien, comme avant lui la légende Bobby Charlton. Mais les fidélités pèsent peu pour des joueurs en fin de carrière, lesquels espèrent toujours se refaire.

La fidélité ? À mourir de rire quand l’international belge Lukaku signe à Manchester United en révélant qu’il n’a pas hésité à quitter Everton : « Qui dirait non au plus grand club du monde ? C’est une opportunité dont je rêve depuis que je suis tout petit » (France Football, 11 juillet 2017). Le même disait la même chose, au mot près, après avoir été recruté par Chelsea. Le mercato ? Un marché aux esclaves (de luxe), une foire aux vanités…


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