À l’ENS de Paris, des étudiants arrêtés par la police lors d’une occupation

La direction de la prestigieuse institution a fait intervenir les forces de l’ordre, samedi, pour mettre fin au mouvement de protestation d’élèves s’opposant à la suppression de logements étudiants.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


L’École normale supérieure (ENS) de Paris est plus habituée au calme des colloques ou au silence des bibliothèques, mais samedi matin, c’est le vacarme d’une intervention policière qui a secoué les murs de l’institution. La cible ? L’occupation d’un couloir de l’établissement par quelques dizaines d’étudiants.

Depuis jeudi, des élèves de l’école de la rue d’Ulm (Ve arrondissement) avaient décidé d’occuper une zone en travaux du bâtiment pour s’opposer à la transformation de 25 chambres d’internat destinées aux étudiants en « espaces de recherche ».

Ce projet avait suscité l’opposition d’un nombre important d’étudiants, anciens élèves et enseignants de l’ENS (une pétition avait recueilli 700 signatures), ainsi que de la Mairie de Paris qui, selon la réglementation, doit autoriser au préalable tous travaux de ce type (lire ici pour plus de détails sur l'occupation et ses raisons). Cette opposition avait permis de retarder les travaux.

Le lancement, malgré tout, de l’opération par la direction de l’ENS en début de semaine dernière, outre qu’il est « illicite », comme le qualifie un étudiant de l’ENS proche du dossier, rendrait, si elle se concrétisait, plus difficile encore le logement des étudiants de l’ENS dans ce quartier du centre de Paris en forte pénurie, et où les loyers sont élevés [1]. D’où la nécessité, pour un certains nombres d’entre eux, de mener une occupation du lieu pour exiger « une suspension des travaux et une véritable médiation », incluant notamment la Mairie de Paris.

Pendant 48 heures, une soixantaine de personnes se sont ainsi relayées jour et nuit dans le « couloir jaune » pour obtenir gain de cause. Lors de l’unique entrevue accordée par la direction, juste après le début de l’occupation jeudi, celle-ci avait, selon les étudiants présents, assuré qu’il n’y aurait pas de recours à la force pour mettre fin à l’occupation.

Mais, faute d’accord trouvé, c’est finalement cette option qu’a choisie la direction de l’ENS, en faisant appel, aux alentours de 10 heures samedi matin, à une brigade d’intervention de la Police nationale.

Une étudiante, par ailleurs déléguée des élèves, en témoigne :

Ils ont crié “opération de police”, on a entendu des tapements et des hurlements à l'entrée du couloir, où on avait mis une grosse armoire derrière les portes incendie. On avait prévu d’enlever tout ça en cas d’intervention, mais ils ne nous en ont pas laissé le temps. Ils nous ont enfermés dans une chambre, ils ont contrôlé nos identités, fouillés, sans même nous laisser ramasser nos affaires.

Cette même étudiante précise que l’opération s’est tenue sous le regard d’une membre de la direction, responsable Hygiène et sécurité.

Les 11 élèves occupant les lieux à ce moment-là ont été interpellés et conduits au commissariat du Ve arrondissement, où ils ont été interrogés avant d’être relâchés aux alentours de 16 heures samedi, avec un rappel à la loi. Si l’intervention n’a pas été d’une violence extrême, les étudiants ont été « surpris par la rapidité de l'intervention et son importance », rapporte la même étudiante. En effet, ce sont, selon des personnes présentes, une soixantaine de fonctionnaires, et au moins quatre fourgons, qui ont été mobilisés pour appréhender un nombre modeste d’occupants.

Dans un mail adressé à l’ensemble des personnes travaillant ou vivant sur le site, le directeur de l’ENS, Marc Mézard [2], a justifié sa décision, samedi à la mi-journée, par un impératif de sécurité : « Devant le refus des étudiants de libérer cette zone, devant les risques que faisait courir cette occupation en termes de sécurité, qui est de la responsabilité personnelle du directeur, la direction a demandé l’évacuation par la police. »

Pourtant, une telle intervention, sans sommations et avec usage de la force, dans un espace en travaux, met inévitablement en danger les personnes présentes. Selon un étudiant mobilisé, la direction de l’ENS a par ailleurs porté plainte contre les occupants.

Si cette intervention policière n’est pas une première dans un établissement d’enseignement supérieur français (pour un autre exemple récent, voir cet article de Reporterre), il est difficile d’y voir une saine méthode de résolution des conflits sociaux dans le monde universitaire.

[1] Certains élèves de l’ENS sont rémunérés à titre de fonctionnaires stagiaires. Mais un nombre important d’étudiants, recrutés sur dossier, ne le sont pas, et l’internat de l’école leur permet de se loger à un tarif abordable dans le Ve arrondissement.

[2] Sollicitée dimanche, la direction de l'ENS n'a pas retourné notre appel.

À voir >> Une vidéo de l'interpellation, prise par un étudiant


Haut de page

Voir aussi

Articles récents