Josette Roudaire : une vie contre « l’enfer blanc »

Ancienne salariée de l’usine Amisol, Josette Roudaire s’est battue pour les droits des ouvriers et contre l’amiante. Elle est l’une des figures du film Les Sentinelles, de Pierre Pézerat.

Sur la place de la Liberté de Clermont-Ferrand, la Maison du peuple trône fièrement. Ce centre névralgique du militantisme auvergnat est le meilleur endroit pour rencontrer Josette Roudaire, voix forte du combat contre l’amiante, et l’un des témoins du film de Pierre Pézerat à l’affiche cette semaine, Les Sentinelles (voir ci-contre).

Dans les couloirs, il faut suivre les petites affichettes Caper (Comité amiante prévenir et réparer) pour débusquer cette petite femme énergique dans un bureau où s’élèvent des montagnes de dossiers. On y lit « Michelin, Amisol », et on comprend qu’il s’agit des centaines d’ouvriers soutenus par le Caper, la première organisation ouvrière de victimes de l’amiante, créée en 1995. Deux ans avant l’interdiction de la fibre omniprésente dans les bâtiments.

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Chaque mardi, Josette accueille, écoute et apporte son aide à ces personnes. Elle insiste pour qu’elles passent des examens médicaux efficaces, « avec un scanner et pas seulement une radio », s’occupe des documents administratifs nécessaires aux demandes d’indemnisation et leur remonte le moral, car leur quotidien est souvent pavé de difficultés. C’est le cas de cette ancienne salariée du Joint français, en Normandie, souffrant d’un mésothéliome (cancer de la plèvre qui serait lié à l’amiante), condamnée à se déplacer en fauteuil roulant à seulement 64 ans.

Cette expertise et cette empathie, chez Josette, viennent de son vécu. Elle se replonge volontiers dans ses souvenirs, les choisit avec soin, mais préfère toujours le « nous » au « je », habituée à faire partie d’un collectif : benjamine d’une famille de cinq enfants, élue déléguée du personnel d’Amisol puis permanente de l’union départementale CGT, membre active d’associations et surtout défenseuse infatigable de ceux qui n’osent pas élever la voix.

Ces cancers qui se déclarent parfois des décennies après l’exposition à l’amiante apparaissent comme les vestiges funestes de l’usine Amisol, surnommée « l’enfer blanc », où Josette a usé ses blouses dès l’âge de 18 ans, au poste de tresseuse de fils d’amiante : « On ne savait absolument pas ce qu’était l’amiante. Pour nous, c’étaient juste des fils, et de la poussière normale. Et puis il fallait travailler. »

La famille Roudaire vit dans la cité Michelin de l’Oradou, à Clermont-Ferrand, car le père de Josette travaille à l’usine Michelin. Mais il est licencié après la grande grève de 1950, alors qu’elle a 4 ans, « sûrement parce qu’il était syndiqué à la CGT ». Dans la maison familiale, on parle politique, on s’engage contre la guerre d’Algérie et on lit L’Humanité et le journal local, car, « quand on lit le journal, on appartient au monde ». De ces années émerge un début de conscience politique. Ni syndiquée ni encartée au début de sa vie d’adulte, Josette finit par adhérer au Parti communiste et acquiert son « petit CAP de syndicaliste » dans les allées pleines de poussière blanche d’Amisol.

Révoltée par les promesses non tenues du patron, l’ouvrière pousse les délégués du personnel à retourner dans son bureau pour réclamer leur dû. Résultat : les primes de congés sont augmentées, et le nombre de vêtements de travail doublé. Avec son tempérament de fonceuse, elle est élue déléguée du personnel et lance sa première pétition : « 48 heures payées pour 47 travaillées, comme Michelin ! », s’appuyant sur les acquis de l’usine voisine. Le patron accepte sans sourciller. « Je me suis dit que c’était de la magie », sourit-elle. Éveiller la conscience des gens, puis les faire bouger pour qu’ils s’engagent dans la bataille, et enfin faire pression : une formule magique qu’elle applique à chacun de ses combats.

Son ouverture d’esprit et son intérêt pour l’actualité ont ancré en Josette le réflexe de toujours replacer la petite histoire dans la grande : Mai 68, le début du chômage de masse ou encore la lutte pour le droit des femmes. D’autant que plus de 80 % des salariés d’Amisol étaient des femmes. « Ce n’est pas Simone Veil qui a éveillé la conscience des femmes, mais toutes ces luttes qui avaient lieu partout, comme le procès de Bobigny [1] », glisse-t-elle malicieusement. Ou son coup de gueule contre le maire de Clermont-Ferrand de l’époque, le socialiste Raymond Quilliot, qui freinait l’ouverture d’un centre d’IVG car il ne trouvait pas de plombier pour finir les travaux. « Les femmes commençaient à se faire entendre et à prendre conscience qu’elles n’étaient pas qu’un appendice du foyer », raconte-t-elle avant de citer les paroles de la chanson de Jean Ferrat « On ne voit pas le temps passer » : _« Quand toute une vie se résume/En millions de pas dérisoires/Prise comme marteau et enclume/Entre une table et une armoire/Faut-il pleurer, faut-il en rire ? »

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