Vide démocratique

Ces partis étaient devenus à ce point consensuels qu’il fallait bien que cela se termine avec MM. Macron et Castaner, gestionnaires d’État. La gauche ne sert à rien, supprimons la gauche ! Et la politique ! Et la démocratie !

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Qui ne connaît toujours pas Christophe Castaner n’a pas regardé la télévision ni lu un journal depuis une semaine. Fraîchement propulsé à la tête de La République en marche (LREM), l’homme-lige d’Emmanuel Macron a occupé la scène médiatique comme si le monde avait cessé d’exister autour de lui. Cette surmédiatisation était d’autant plus étonnante que le pauvre homme n’avait rien à dire. Poli comme un miroir, glissant comme une savonnette, son discours n’a en tout cas fait de peine à personne. On avait là un cas extrême d’une hiérarchie de l’information imposée par le « microcosme ». Le comble a été atteint lorsqu’un journaliste de télévision en quête d’ébouriffantes révélations a affirmé devant son invité : « Les Français veulent savoir si vous allez rester au gouvernement. » Non, cher confrère, les « Français » s’en moquent éperdument !

Avouons-le, notre premier réflexe a donc été d’indifférence. Circulez, il n’y a rien à voir ni à entendre ! Mais, après coup, on se dit que le néant n’est peut-être pas aussi dépourvu de sens qu’il y paraît. Et nous voilà replongeant consciencieusement dans la prose de ce porte-parole, bavard pour ne rien dire. Les formules n’y manquent pas. « L’ADN du mouvement qu’il faut retrouver » [1] ; Être « ouvert, libre, bienveillant, proche des territoires… ». Et les « causes à porter » sont nombreuses : « Pourquoi pas une cause médicale ? » Oui, pourquoi pas ? « Ou environnementale ? » Oui, aussi. Quant à cette absence de débats pour la désignation du « délégué général », l’heureux « élu » y répond par l’absurde : « Vous auriez aimé un combat de coqs ? » Voilà la démocratie rhabillée pour l’hiver ! Ce qui fait que Christophe Castaner n’est aucunement choqué, et même plutôt flatté, lorsque l’on compare son mouvement à une entreprise.

Il craint par-dessus tout que La République en marche devienne un parti politique. Au contraire, dit-il, il faut que « le mouvement change la politique ». Il pourrait même faire mieux : la réduire à néant. Telle qu’elle nous apparaît dans le discours de son délégué général, LREM s’apparente à une vaste garderie en peine de trouver à occuper ses militants en attendant les prochaines échéances électorales. À quand l’initiation à l’art du macramé ?

Alors, rien à dire de toutes ces prestations médiatiques ? Si, bien sûr. Car nous savons que l’absence de politique, c’est encore de la politique. Qui nous fera croire qu’il n’y a pas matière à débats, même parmi les admirateurs les plus fervents du président de la République, encore grisés par la victoire ? Qui nous fera croire que les « Marcheurs » venus de la gauche (que de chemin parcouru!) ne sont pas déçus par l’allégeance grossière au Medef ? Que les militants associatifs, les conseillers municipaux ne sont pas indignés par les coupes claires dans les budgets, tandis que l’État se déleste sur les collectivités de missions toujours plus nombreuses ? Et quid de la réduction des emplois aidés, de la suppression de l’ISF, de la ratification du Ceta ? Sont-ils tous des idéologues libéraux convaincus que la richesse va finir par ruisseler à verse sur la tête des pauvres ? Quelques-uns râlent déjà. Mais « Jouons aux dominos », semble dire Castaner à ses ouailles.

Nous voilà bien dans l’ère du vide, décrit jadis par Gilles Lipovetsky. Après avoir jeté en même temps que les grandes idéologies les valeurs collectives, autrement dit, le bébé avec l’eau du bain, nous sommes plongés dans la politique post-moderne, ou « plus de politique du tout », sauf par défaut. Que Christophe Castaner, dont on dit du côté de Forcalquier qu’il n’est pas le plus mauvais des hommes, me pardonne d’avoir ainsi pris en grippe son discours. Il n’est que symptomatique. Si on en est arrivé là, c’est que la politique, qui est essentiellement débat et conflictualité, est tombée depuis longtemps dans une sorte d’obsolescence. Les socialistes qui ont été si souvent et si longtemps au pouvoir, en France et en Europe, l’ont effectivement réduite à des combats de coqs, à force d’abolir toute différence idéologique avec la droite. Cette politique-là et ces partis-là étaient devenus à ce point consensuels, obnubilés par le seul impératif budgétaire, qu’il fallait bien que cela se termine avec MM. Macron et Castaner, gestionnaires d’État. La gauche ne sert à rien, supprimons la gauche ! Et la politique ! Et la démocratie !

L’automne étant propice aux congrès (qu’il ne faut même plus nommer ainsi !), nous nous tournerons en fin de semaine vers Clermont-Ferrand, où la France insoumise tient sa convention. La semaine suivante, ce sera au tour du mouvement de Benoît Hamon. Que va nous dire de la démocratie le « mouvement gazeux » de Jean-Luc Mélenchon (c’est ainsi qu’il le définit lui-même) ? Malgré quelques ressemblances, il n’est pas guetté par les mêmes maux que La République en marche. À la FI, on fait de la politique. Une politique qui dit son nom. L’affichage extérieur est sans ambiguïtés. Social et antilibéral. Mais il y a aussi beaucoup de débats à trancher, et de non-dits qui ne pourront perdurer. Avec le risque, certes, de donner à voir des différences, sinon des divergences. Mais est-ce vraiment un risque ? On attend de ce côté-là que revienne la politique face au vide macronien qui est une imposture.

[1] Voir l’entretien du JDD du 19 novembre.


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