2017, année des girouettes

Les retourneurs de veste occupent les postes en vue de la macronie. Pour y parvenir, ils n’ont pas hésité à professer le contraire de ce qu’ils prônaient avant et à se délester de leurs engagements.

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Des socialistes qui défendent ou mettent en œuvre ce qu’ils dénonçaient hier. Des élus qui déchirent leur serment. Des conservateurs qui se découvrent subitement « progressistes »… « L’Opportuniste », indémodable succès de Jacques Dutronc, semble avoir été écrit pour décrire la versatilité des comportements politiques observés tout au long de l’année qui s’achève. « Je n’ai pas peur des profiteurs/Ni même des agitateurs/Je fais confiance aux électeurs/Et j’en profite pour faire mon beurre/Il y en a qui contestent/Qui revendiquent et qui protestent/Moi je ne fais qu’un seul geste/Je retourne ma veste, je retourne ma veste/Toujours du bon côté. »

Une chanson créée en 1968 pour illustrer l’irruption politique du « nouveau monde » macronien ? Ce serait un paradoxe si la recomposition politique qui a accompagné l’élection du plus jeune président de la République que la France ait connu n’avait consacré le retour au premier plan d’une des plus vieilles figures de notre histoire politique : les girouettes. Leur apparition concorde avec l’invention tumultueuse de la démocratie et de la République, puisque c’est avec la Révolution que surgissent ces caméléons capables d’embrasser des gouvernements très différents.

En 1815, après bien des bouleversements, de Louis XVI à Louis XVIII, à travers la période révolutionnaire, le Directoire, le Consulat et l’Empire, un dictionnaire dû à une plume anonyme en recense 1 200. Des hommes d’État, bien sûr, comme l’abbé Sieyès, présenté comme « la girouette la plus caractérisée qui soit ». Auteur de Qu’est-ce que le tiers-état ? en janvier 1789 et à ce titre inspirateur de la Révolution, membre de toutes les assemblées révolutionnaires et du Directoire, consul provisoire, président du Sénat sous le Consulat, comte d’Empire, il rappelle les Bourbons au trône de France en avril 1814, avant d’être nommé pair de France par Napoléon pendant les Cent-Jours – il finira les siens sous la Monarchie de juillet. Mais aussi des « gens de lettres, généraux, artistes, sénateurs, chansonniers, évêques, préfets, journalistes, ministres, etc. » Ce premier Dictionnaire des girouettes eut un écho considérable.

« L’or, les honneurs, les titres ont une singulière influence sur notre pauvre espèce humaine », constatait l’auteur dans sa préface, qui s’ouvrait sur un adage du sage persan Saadi : « Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs. » Conscient que dans cette rude époque le girouettisme pouvait être motivé par la simple survie, l’auteur reconnaissait toutefois qu’« il y a girouette et girouette », distinguant celle qui « tourne naturellement au premier vent » de celle qui « a tourné quelques fois par hasard » et de « cette autre, plus ferme sur son pivot, résolue à ne jamais dévier, [mais] obligée de céder à ces coups de vent qui ressemblent à une bourrasque et qui l’[ont] fait tourner pour ainsi dire malgré elle ».

Rien de tel aujourd’hui, où la marginalisation des grands partis qui structuraient notre vie politique depuis des décennies et leur remplacement par La République en marche (LREM) ont suscité de nombreux retournements de veste. Le dernier en date n’est pas le moins spectaculaire. Le 24 novembre, trois jours après avoir voté contre le projet de loi de finances présenté par le gouvernement d’Édouard Philippe, Olivier Dussopt, député PS de l’Ardèche, intégrait ce gouvernement comme secrétaire d’État chargé de la Fonction publique auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics. Archétype de la girouette, cet ambitieux entré au PS dans le courant de Benoît Hamon, proche de Martine Aubry dont il est le porte-parole dans la campagne de la primaire de 2012, puis de Manuel Valls, assume de « prendre une revanche sur le déterminisme social [1] ».

Avant lui, quelques autres plus connus, venus du « socialisme », du radicalisme dit de gauche, de la droite, du centre ou de la planète écologiste ont su, au prix de reniements ou de parjures, rallier la macronie. C’est le cas de François Bayrou. À l’automne 2016, le président du MoDem dénonçait en Emmanuel Macron « le principal responsable de la politique économique de François Hollande » (LCP) et le « candidat des forces de l’argent » (BFM TV), porteur d’un « projet de société proche de celui défendu par Nicolas Sarkozy » (France Info) et dans lequel il décelait « beaucoup de similitudes » avec le programme de François Fillon (BFMTV). « Il y a là une tentative qui a déjà été faite plusieurs fois par plusieurs grands intérêts financiers et autres, qui ne se contentent pas d’avoir le pouvoir économique, mais qui veulent avoir le pouvoir politique […]. Cela ne marchera pas. Je mènerai la bataille pour qu’il n’en soit pas ainsi. »

Moyennant quoi, le 22 février, oubliant ce diagnostic qui se révélera exact, le maire de Pau crée la surprise en proposant à Emmanuel Macron une alliance que le candidat accepte très vite. À la satisfaction du MoDem, qui, après dix ans de revers électoraux, y gagne quarante-sept députés et deux ministres.

Piètre image de la politique

Tout aussi spectaculaire est la volte-face de Manuel Valls. Candidat à la primaire de la Belle Alliance populaire, l’ancien Premier ministre de François Hollande s’était engagé par écrit à « soutenir publiquement » le vainqueur « et à [s’]engager dans sa campagne ». Défait par Benoît Hamon le 29 janvier, il assurait encore avoir « depuis toujours le sens de l’action collective et de la loyauté » et être « profondément attaché au respect des engagements pris ». Deux mois plus tard, jour pour jour, il officialisait son soutien à Emmanuel Macron. Un parjure dont il n’a guère été récompensé, contrairement à l’écologiste François Goullet de Rugy.

L’ex-EELV, qui avait été le premier à renier le 22 février l’engagement solennel qu’il avait pris comme tout candidat à la primaire, a non seulement été réélu en Loire-Atlantique sous l’étiquette LREM, mais il est parvenu se faire élire président de l’Assemblée nationale contre la promesse de remettre en jeu son poste à mi-mandat. Une promesse vite oubliée, elle aussi, puisque, mi-juillet, il n’excluait plus d’aller au terme de son mandat.

Ces comportements, qui ne sont pas de nature à rehausser l’image de la politique, constituent le trait commun de la plupart des politiques les plus en vue de la macronie. À commencer par le premier d’entre eux, Édouard Philippe. Dans la chronique hebdomadaire qu’il tenait dans Libération, « La campagne côté droite », le député-maire du Havre, après avoir longtemps misé sur Alain Juppé, son mentor depuis 2002, soutenait officiellement François Fillon quand il croquait son futur patron, entre autres piques, « en tribun adepte d’un populisme désinvolte », « qui n’assume rien mais promet tout, avec la fougue d’un conquérant juvénile et le cynisme d’un vieux routier » (18 janvier). Quand tous s’érigeaient en « candidats antisystème », il moquait « le représentant emblématique du “système”, Macron, dont la profession de foi s’appelle… “Révolution” ! » (8 février), un candidat qui « transgresse » et « revendique son immaturité » (15 mars).

Qui pouvait imaginer que Bruno Le Maire accepterait, le 17 mai, d’être le ministre de l’Économie et des Finances d’un « homme sans projet » et « sans conviction » qu’il jugeait, le 19 février, « pas apte à gouverner le pays » ? Qui pouvait croire qu’il adhérerait à LREM, la formation créée par celui dans lequel il voyait « un autre visage du socialisme », et dont le projet de « mettre avec soi tous les progressistes » n’était que « de la soupe » ?

L’interrogation vaut également pour Gérald Darmanin. Avant d’intégrer le gouvernement comme ministre de l’Action et des Comptes publics, le maire de Tourcoing était coordinateur de la campagne de Nicolas Sarkozy lors de la primaire de la droite, après un parcours entamé à la droite de l’UMP, notamment auprès de l’homophobe Christian Vanneste, dont, selon plusieurs auteurs, il épousait les idées. Le 27 janvier, secrétaire général adjoint des Républicains et membre de l’équipe de campagne de François Fillon, il fustigeait dans une tribune publiée dans L’Opinion « le bobopulisme de monsieur Macron », un « populisme light » et « chic » d’un « démagogue » qui « recycle les vieilles lunes socialistes » et « promet tout, finance tout, rembourse tout : les lunettes, les prothèses auditives et les soins dentaires ».

Critique puis soutien

Les revirements des ex-socialistes n’en sont pas moins étonnants. Qui se souvient qu’à l’automne 2016 Christophe Castaner fustigeait encore dans ses tweets « la France nostalgique » de ceux qui, à droite – François Fillon, Alain Juppé et Bruno Le Maire, notamment –, avaient pour « seule réponse : la purge sociale et la suppression de l’ISF » ? « Si le Medef confirme qu’il ne veut pas respecter la loi sur la pénibilité, il faudra suspendre le pacte de responsabilité pour les fraudeurs », menaçait-il aussi fin juin 2016. Et quand le syndicat patronal arguait de la complexité de la loi, il répliquait « qu’un montage d’optimisation fiscale est plus compliqué que la prise en compte de la pénibilité ». Le même Christophe Castaner, devenu porte-parole du gouvernement, a défendu la nécessité de simplifier ce compte, expliquant sans ciller que « certains items [étaient] très difficiles à mettre en œuvre ». Une simplification qui a abouti à ne plus prendre en compte la manutention de charges lourdes, les postures pénibles, l’exposition aux vibrations mécaniques et les risques chimiques.

Citons aussi Stéphane Travert, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation. Élu de la Manche, plus « emmanuelliste » qu’« hamoniste », il s’était abstenu lors du vote sur le traité budgétaire européen, avait voté contre le projet de loi de sécurisation de l’emploi qui reprenait l’accord national interprofessionnel (ANI), non signé par les syndicats CGT et FO, et le programme de stabilité présenté par Manuel Valls en avril 2014. Et soutenait encore, en décembre de cette année-là, un texte de Barbara Romagnan, députée de son courant au sein du PS, défendant la réduction du temps de travail comme « une opportunité pour l’emploi ». Nommé alors, contre l’avis de Bruno Le Roux, qui le tenait pour un « frondeur », rapporteur de la loi Macron sur le chapitre de l’ouverture des commerces le dimanche, il sera l’un des premiers soutiens d’Emmanuel Macron avec Gérard Collomb, Christophe Castaner et Richard Ferrand.

Accommodements

Ces volte-face ont donné lieu à quelques scènes cocasses à l’Assemblée. Le 27 octobre, en plein débat sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, le socialiste Guillaume Garot défend un amendement introduisant un conventionnement sélectif afin de lutter contre les déserts médicaux. En butte à l’opposition du gouvernement, il souligne que cet amendement « n’est que la copie de celui qui, présenté l’an passé, avait été signé par l’actuel président du groupe La République en marche, ainsi que par l’un des éminents ministres du gouvernement et même par l’actuelle présidente de la commission des Affaires sociales », Brigitte Bourguignon, et cite l’ardente défense qu’en faisait Richard Ferrand, alors au PS. Le 12 juillet, c’est un autre socialiste, Boris Vallaud, qui, dans le débat sur les ordonnances, rappelait l’opposition à la barémisation des indemnités prud’homales de… Richard Ferrand, résumée dans un tweet de l’an-I avant Jupiter. Le futur président du groupe LREM indiquait au « Medef, déçu par l’abandon du barème obligatoire des dommages-intérêts », que « le plus simple serait de ne jamais abuser des licenciements abusifs ».

Le même, qui justifie totalement les mesures fiscales du gouvernement en faveur des ultra-riches, ironisait en 2013 sur la décision de Pierre Moscovici de s’en remettre au Medef pour limiter les excès de rémunération : « C’est quand qu’il demande aux alcooliques de gérer l’abstinence ? »

Ces revirements et accommodements, que l’on ne finirait pas de pointer tant sont nombreux les parlementaires et élus à y avoir succombé, signent la nature profonde du macronisme.

[1] « Je suis issu d’une famille [ouvrière dans une petite ville de province] dans laquelle suivre des études supérieures et occuper des fonctions qu’on a choisies – pour ce qui me concerne, devenir maire, parlementaire puis membre d’un gouvernement – n’était pas naturel sociologiquement » (Le Monde, 7 décembre).


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