La diversité du langage

Le film Une aventure théâtrale retrace l’histoire de la décentralisation. Tandis qu’au Théâtre-Studio, Xavier Legrand et Félicité Chaton mettent en scène la parole complexe de Peter Handke.

Gilles Costaz  • 24 janvier 2018 abonné·es
La diversité du langage
© photo : Xavier Legrand joue de façon troublante et fascinante un être banal.DR

Le théâtre public a toujours besoin de regarder devant lui. Mais aussi derrière lui ! Car les premières décennies de la décentralisation ont été exemplaires. Un film permet de les reconsidérer : Une aventure théâtrale, de Daniel Cling, qui donne à voir la période 1947-1981. Cling a exploré de nombreuses archives, dont il a extrait un certain nombre de documents (plus des prises de parole et des séquences d’actualités que des moments de représentation), et a fait interviewer par Philippe Mercier un certain nombre de personnalités.

Depuis l’inauguration de la première Maison de la culture, à Bourges, par Malraux et de Gaulle, jusqu’aux mutations de l’après-68, le tableau est ample et complexe. Sur une longue durée, des pionniers sont allés apporter le théâtre là où il n’existait pas, dans la ferveur et le désintérêt. Des professionnels comme Jean Dasté, Maurice Sarrazin, Hubert Gignoux ou Jean Vilar s’expriment sur des images d’archives, tandis que Jack Ralite, Robert Abirached, Christian Schiaretti, Gabriel Garran, Arlette Téphany et Isabelle Sadoyan ont été interrogés récemment. Au-delà du message même de ce beau film – il faudrait revenir à plus de partage et d’éthique –, certains propos sont bouleversants, comme ceux d’Hélène Vincent regrettant l’époque héroïque et parlant même de trahison de l’esprit fondateur.

À présent, certaines petites structures doublent utilement, et modestement, l’activité des gros théâtres nationaux. C’est le cas du Théâtre-Studio, que dirige Christian Benedetti, à Alfortville. On y assiste en ce moment à la recréation d’une pièce de Peter Handke, Auto-accusation, par une jeune équipe. Le spectacle – si l’on peut employer ce mot, tant c’est peu spectaculaire : on est dans le minimal – revoit un texte ancien de l’auteur autrichien, publié et joué en 1966 sous le titre Introspection. Xavier Legrand, qu’on connaît surtout comme cinéaste (son film Jusqu’à la garde a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise, l’an dernier), a eu envie de jouer ce monologue et d’être mis en scène par Félicité Chaton. Tous deux ont senti que la traduction manquait de fidélité, que le propos de Handke avait été légèrement gauchi. D’où l’écriture d’un nouveau texte français par Félicité Chaton et Sarah Blum.

Un homme seul remet le compteur de sa vie à zéro ; comme tout le monde, il a appris les gestes de la mobilité humaine et de l’action sociale. Il a fait bouger ses mains et ses jambes, il s’est habillé correctement et a respecté les convenances. Mais, ensuite, il n’a pas suivi « la marche de l’histoire ». Il ne s’est pas préoccupé des autres. Il n’a pas respecté les préceptes religieux ni les obligations républicaines, qui consistent à placer les détritus à tel endroit ou à ne rien jeter par la fenêtre d’un train. Il avoue tout cela : rien que de petits crimes mais des mots qui définissent un être à part, égoïste, en rupture.

Auto-accusation s’entend à plusieurs niveaux : c’est en même temps un défi lancé à la morale sociale, un cri contre l’uniformisation de l’individu, la parole largement mensongère d’un homme qui s’accroche à un discours trop simpliste pour être vraiment le sien. La mise en scène de Félicité Chaton déplace le personnage sur la scène et dans les hauteurs du théâtre, jusqu’à parfois le faire disparaître derrière une cloison : cet homme est trop péremptoire pour être en accord avec ce qu’il dit. Xavier Legrand joue subtilement un être banal, un cadre d’allure sportive dont la diction s’accélère et se trouble. Ce court instant – à peine une heure – est troublant, dérangeant, fascinant, sous sa forme de doux électrochoc.

Une aventure théâtrale. Trente ans de décentralisation, Daniel Cling. En salles depuis le 10 janvier.

Auto-accusation, Théâtre-Studio, Alfortville, 01 43 76 86 56, jusqu’au 27 janvier.

Théâtre
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