« Plaire, aimer et courir vite », de Christophe Honoré : Fêtes galantes

Christophe Honoré propose un film d’une grâce infinie sur le début d’un amour au temps du sida.

Christophe Kantcheff  • 16 mai 2018 abonné·es
« Plaire, aimer et courir vite », de Christophe Honoré : Fêtes galantes
© photo : Ad Vitam

La scène se passe dans un parc public, la nuit, à Rennes, au début des années 1990. Le film touche alors bientôt à sa fin. Un garçon de 22 ans, Arthur (Vincent Lacoste), déclare à ses amis de toujours qu’il va les quitter pour s’installer à Paris et rejoindre l’homme qu’il aime. Chacun réagit, disant sa tristesse. L’un d’eux prononce quelques phrases d’une sombre beauté. Arthur, amoureux de littérature, reconnaît un passage de Bernard-Marie Koltès et remercie son ami d’avoir lu le livre qu’il lui avait offert.

Cette scène pourrait donner le la du nouveau film de Christophe Honoré, Plaire, aimer et courir vite. Elle atteste du souci de la langue dont le cinéaste-romancier fait preuve dans tous ses films, particulièrement ici, avec des dialogues écrits au cordeau. La littérature y est aussi très présente, d’autant que l’autre personnage principal, l’homme dont est amoureux Arthur, Jacques (Pierre Deladonchamps), est romancier – Christophe Honoré lui a attribué le patronyme d’un écrivain italien, Pier Vittorio Tondelli, mort du sida en 1991, à 36 ans. Cette scène témoigne aussi de la subtilité avec laquelle les sentiments se déploient à mesure que le film avance, lui donnant une grâce infinie et une force d’émotion durable.

Au début, Jacques Tondelli, à l’orée de la quarantaine, peut paraître superficiel. Il multiplie les conquêtes, stagne dans l’écriture du roman en cours, laisse son père l’entretenir à l’occasion. Il a un fils, Loulou, conçu avec une amie. Et un voisin du dessus, Mathieu (Denis Podalydès), homosexuel lui aussi, qui le réconforte, le conseille, le rassure. Il peste sur les conditions dans lesquelles, en tant qu’écrivain, il est reçu à Rennes, où il rencontre Arthur.

Superbe scène inaugurale de leur relation, comme il y en aura plusieurs autres entre ces deux-là. Dans une salle de cinéma, Arthur et Jacques échangent quelques mots de drague directe et amusée, tandis que la caméra se glisse derrière leur nuque, laissant voir ce qui passe sur l’écran : La Leçon de piano, de Jane Campion. Puis Jacques se retire en intimant à Arthur de rester et d’aimer ce film…

On n’est pas encore à l’heure des mails et du portable. De Paris ou de Rennes, Arthur et Jacques se téléphonent un peu, s’écrivent des lettres, le second vouvoyant le premier. Pour « garder une certaine distance », dit Jacques. Elle n’est pas que kilométrique. Plaire, aimer et courir vite s’inspire de la propre histoire du cinéaste – il a même retrouvé sa chambre d’étudiant à Rennes pour y tourner. Mais le personnage de l’écrivain, qu’il aurait aimé rencontrer, n’a pas existé. Jacques est une figure à la fois fantasmée et une projection de l’écrivain que Christophe Honoré est devenu : le vouvoiement raconte aussi cette dissociation intime.

Bonheur d’une mise en scène audacieuse et vive, servie par un trio de comédiens excellents : le film parvient à garder sa légèreté (l’humour, très présent) et sa densité érotique (les nombreuses scènes de sexe, bellement filmées). Tout en étant gagné par un sentiment plus grave, une noire mélancolie. La faute au sida, bien sûr, qui fait des ravages. L’ancien petit ami de Jacques en meurt – le plan imaginaire dans la baignoire de celui-ci est bouleversant. Tandis que la maladie fait son œuvre dans son propre corps.

C’est aussi l’amour d’Arthur, l’amour découvert avec lui, qui met Jacques face aux grands choix de l’existence. Le titre du film, Plaire, aimer et courir vite, a l’élégance d’éviter le pathos et de rester à fleur de peau. Chez Christophe Honoré, le frottement des épidermes est aussi gage d’éternel.

Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré, 2 h 12, en salles depuis le 10 mai.

Cinéma
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