« Au service de la France » : « Un miroir de la société d’aujourd’hui »

Comédie d’espionnage située dans les années 1960, la série « Au service de la France » revient pour une deuxième saison. Jean-François Halin, coauteur, en décrit l’esprit.

Bienvenue à l’orée des années 1960, sous domination gaullienne. L’indépendance du Cameroun, la crise du Dahomey, la guerre d’Algérie, les nazis réfugiés en Amérique latine, la corruption, les tribulations administratives… Taupes et contre-taupes, coups tordus et foireux rebondissant sur nombre de clichés. Le toutim vu par le bureau des services secrets français.

Tels sont les ingrédients de la série « Au service de la France », réalisée par Alexis Charrier. Non sans ironie, sans moquerie, sans bagout. C’était l’intention inaugurale. Ça l’est davantage encore dans cette deuxième saison (qui en appelle une troisième), plus trépidante, plus dynamique, où demeurent les stigmates de l’Occupation et de la collaboration, où pèsent les mentalités figées, la guerre froide, le référendum sur -l’autodétermination de l’Algérie, la lutte pour la souveraineté québécoise, les batailles entre le KGB et la CIA, la décolonisation croissante, les fondations de la Françafrique…

Tout un monde où, si les mots du général de Gaulle « deviennent le prototype de la précision, on n’a pas fini de putscher », où un fonctionnaire ne « côtoie pas d’indigènes », où les sentiments ridicules laissent place aux missions non moins ridicules, où l’homosexualité est « une maladie », où l’on construit curieusement un mur au milieu d’une ville (Berlin). Un monde où l’on espère, lors d’une demande en mariage, « un oui franc et massif », où l’état d’urgence « permet de torturer sur tout le territoire métropolitain sans contrôle judiciaire ». Ça ne change rien aux habitudes, sinon qu’on « torture d’urgence ».

Les morts votent déjà dans le Ve arrondissement parisien, il n’y a pas de guerre en Algérie mais des « événements immobiliers », on mange encore des « têtes de nègre », les femmes ne peuvent pas ouvrir un compte en banque… 

Pour sûr, dans cette série, on n’exagère jamais assez ! Mais sans tomber dans les travers de la caricature. C’est toute la force, ou plutôt l’inventivité d’« Au service de la France ». À l’origine de la série, coauteur avec Claire Lemaréchal et Jean-André Yerlès, Jean-François Halin s’amuse des grands mythes de la France gaullienne au gré des soubresauts d’un service confronté à la modernité et à la guerre froide.

Qu’est-ce qui a présidé à l’écriture d’une série articulée autour des services secrets ?

Jean-François Halin : Avec Claire Lemaréchal et Jean-André Yerlès, nous nous sommes posé la question : que font les agents secrets lorsqu’ils ne sont pas en mission ? Ça nous faisait rire d’imaginer que des gens qui défendent une « démocratie » entrent dans leur bureau pour remplir des formulaires à longueur de temps ou pour établir des notes de frais, avec lesquelles ils trichent. Par ailleurs, l’univers des services secrets est dans l’imaginaire collectif. Il y a des codes emblématiques assez comiques, des références partagées. Enfin, nous avons situé l’action dans les années 1960 pour des raisons politiques. Il existe un fantasme de période dorée sur la France gaullienne qui est loin de la réalité. La France, en 1960, n’est pas un pays où tout le monde est heureux. C’est un pays qui sort de la guerre, qui est encore en partie détruit et meurtri.

Comment se situent vos personnages au cœur des tourments du monde ?

En 1960, on observe nombre de pays africains accéder à l’indépendance. On est à quelques années des révolutions, chez les jeunes comme chez les ouvriers. On assiste aux prémices de Mai 68. En 1963, c’est la première fête des yé-yé, qui attire plusieurs centaines de milliers de jeunes. Peu après suivra la guerre du Vietnam. Nous sommes donc à l’aube d’une décennie qui va tout bouleverser, économiquement, politiquement, socialement. Or, dans la série, nous avons trois agents secrets qui restent figés, sur de vieux schémas, des fantasmes plus ou moins écrits par de Gaulle d’une France victorieuse. Eux ne se posent pas de questions : ils ont digéré ce discours officiel, le traitent comme une vérité et voient la France comme l’une des puissances mondiales.

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