David Cormand : « Ni libéralisme ni nationalisme identitaire »

Pour David Cormand, l’écologie est la seule voie globale pour renverser l’actuel modèle de développement.

Agathe Mercante  • 4 juillet 2018 abonné·es
David Cormand : « Ni libéralisme ni nationalisme identitaire »
photo : David Cormand plaide pour le développement d’un nouvel outil militant écologiste.
© JEAN-SEBASTIEN EVRARD

Membre des Verts depuis presque vingt ans, David Cormand est devenu secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts en février 2016, après la démission d’Emmanuelle Cosse, nommée dans le gouvernement Valls. Les questions que pose l’écologie politique sont, selon lui, incontournables et centrales pour repenser les fondements de notre civilisation.

L’écologie est dans tous les discours. Comment peut-elle être défendue politiquement ?

David Cormand : Dans le concept d’« écologie politique », le mot le plus important est « politique ». Il représente l’appropriation de la cité au sens antique du terme. L’écologie politique est une singularité. Elle se traduit par la remise en question de notre modèle de développement : un modèle prédateur de l’environnement, de la vie, des ressources, et générateur d’inégalités. Elle ne se situe ni entre le marxisme et le libéralisme, ni entre la synthèse libérale d’une mondialisation financiarisée hors-sol qu’incarne Emmanuel Macron et la tentation du repli national. Elle propose une autre matrice, un autre paradigme.

Dans la situation d’effondrement du modèle de développement que nous vivons aujourd’hui, l’écologie politique est plus que jamais nécessaire. D’autant que le combat pour cette prise de conscience n’est pas terminé. Quand le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, affirme ne pas avoir de preuves que les néonicotinoïdes tuent les insectes ou quand Donald Trump annonce la sortie des États-Unis de l’Accord de Paris, ils prouvent qu’il existe encore des dirigeants qui sont dans le déni du changement climatique et de l’urgence écologique. Ils prouvent surtout que leur projet politique fait abstraction de la réalité des limites de notre planète à continuer d’accueillir la vie et donc l’humanité.

Au-delà de ce constat, il faut actionner plusieurs leviers pour opérer un véritable changement de société : celui de la résistance à l’ordre établi, celui de l’utopie concrète et, enfin, le levier institutionnel en écoutant et en appuyant sur les deux premiers leviers de manière simultanée.

Existe-t-il une nouvelle manière d’appréhender ce combat ?

Il faut voir l’écologie comme un projet global. Si l’on est sensible à la question du vivant, on se soucie aussi de la biodiversité et de l’alimentation. Ce qui pose la question de la relation entre santé et environnement, de l’état des sols, et donc de la remise en question du productivisme… Cela conduit donc à reconsidérer les habitudes de consommation et celles de production. Ces préoccupations, à l’arrivée, interrogent les fondements actuels de notre civilisation.

Les nouvelles générations s’approprient-elles ces questions ?

Tous les écologistes y sont sensibles, quel que soit leur âge. Mais il existe une différence générationnelle. Là où les plus âgés inscrivaient leur engagement militant dans un cadre très collectif, de type partis, les moins de 40 ans ont une approche moins théorique et plus spontanée de l’écologie. Rien d’étonnant : ils sont aux premières loges pour constater le chaos géopolitique, les migrations, la prédation humaine sur les matières premières, le changement climatique, les maladies environnementales… C’est leur quotidien, ils n’ont connu que ça.

Il y a donc une implication politique différente, les engagements sont plus individuels, plus thématiques. Même s’ils se rassemblent pour agir, ces jeunes ressentent moins le besoin de « s’encarter » dans un parti. Le zadisme en est un exemple, mais il y a aussi une approche plus « professionnelle », comme lorsqu’une Amap est créée ou quand on choisit l’entrepreneuriat coopératif. C’est aussi une forme de militantisme plus gaie, la valeur « plaisir » de l’engagement étant mise en avant par beaucoup d’entre eux.

L’écologie est désormais dans tous les programmes, de la France insoumise à Génération·s en passant par le PS. Quelle place peut encore occuper un parti comme Europe Écologie-Les Verts ?

Si les autres partis s’approprient en partie ces thématiques et ces enjeux, tant mieux ! Mais la spécificité d’EELV est que nous sommes les premiers – et à cette échelle les seuls – à affirmer qu’aucune offre politique qui nie les limites physiques de la planète n’a de sens. On ne peut pas vivre en utilisant les ressources de trois, quatre, voire cinq planètes comme le font aujourd’hui les plus riches. Philosophiquement et politiquement, c’est une révolution. Car cela implique qu’on ne peut pas concevoir une organisation juste de la société uniquement à partir du point de vue humain : il n’y a pas d’humanité possible sur une planète d’où nous aurions chassé la vie. Il faut repenser notre place, s’extraire de l’anthropocentrisme.

Il y a encore vingt ans, l’écologie politique était prédictive. Nous mettions en garde : si ça ne change pas, ça va s’effondrer. C’est désormais d’actualité : c’est maintenant que ça s’effondre.

Quelle est la stratégie de votre parti pour faire avancer l’écologie politique ?

Nous avons longtemps prêché dans le désert. À leur création, il y a trente-cinq ans, les Verts parlaient déjà de décroissance… C’était anxiogène et difficilement audible par le plus grand nombre. Pourtant, l’analyse était juste. L’illusion de l’opulence pour tous héritée des Trente Glorieuses a un prix : celui de la destruction de la planète et de l’augmentation des inégalités. Nous nous sommes longtemps perçus comme minoritaires. À la longue, les dirigeants et les militants ont intégré l’idée qu’ils ne pourraient pas diriger. Mais les temps changent. L’urgence nous convoque pour assumer nos responsabilités. Nous avons vocation à développer un outil militant qui nous permette d’être en capacité d’exercer le pouvoir.

Nous avons été trop perméables aux débats des partis traditionnels sans mettre en avant notre spécificité. Nous avons épuisé beaucoup d’énergie à « écologiser » la gauche traditionnelle. Cela a d’ailleurs en partie marché. Mais je pense que, désormais, notre travail consiste à faire en sorte que l’écologie politique assume le leadership de l’alternative à la synthèse libérale et au repli nationaliste identitaire. Il s’agit de convaincre les citoyens que le projet écologiste est le seul qui permette un avenir désirable.

L’écologie politique, c’est aussi trouver des alliés, y compris ceux qui peuvent paraître aujourd’hui éloignés. Les agriculteurs, par exemple, ont plus besoin de l’écologie politique que personne. Ils sont les premières victimes du modèle productiviste actuel : maladies professionnelles, surendettement, surmenage… Les consommateurs et les consommatrices sont aussi nos alliés : comment vivre mieux avec moins grâce à la lutte contre le suremballage, l’obsolescence programmée ou la malbouffe ? Il n’y a pas de notice toute faite pour faire gagner l’écologie politique, mais s’adresser à toutes et tous est la première pierre de l’édifice.

Politique
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