Sanjay Subrahmanyam : « L’histoire nationale tyrannise les historiens »

Sanjay Subrahmanyam plaide pour une approche « connectée » de l’histoire, c’est-à-dire débarrassée de l’emprise géographique du chercheur et des récupérations politiques.

Défenseur d’une histoire mondiale, qu’il appelle « histoire connectée », Sanjay Subrahmanyam, né en 1961 à New Delhi, maîtrise douze langues. Il a signé une trentaine d’ouvrages depuis 1990, dont une dizaine ont été traduits en français. Il vient de publier L’Inde sous les yeux de l’Europe : mots, peuples, empires (Alma Éditeur).

Figer l’histoire dans la mémoire nationale, n’est-ce pas une façon de mentir sur soi et sur les autres ?

Sanjay Subrahmanyam : Il faut tout d’abord distinguer les mensonges et les mythes. Or, l’histoire positiviste du XIXe siècle s’est érigée contre certains types de mensonges (les « faits » et documents faux et faussés), mais pas forcément contre les mythes, dont le registre central est celui de l’exagération ou de l’hypertrophie. En outre, les mythes ont toujours besoin d’une communauté fermée de réception, que ce soit une nation ou un village. A contrario, l’histoire, en principe, doit être accessible à tous ceux qui ont envie de l’apprendre et de la discuter, donc à une communauté ouverte. Est-ce que les mythes sont des sortes de mensonges innocents ? Cette position me paraît trop simpliste.

Nous assistons en France à des débats sur la place et la transmission de l’histoire. Des historiens comme Suzanne Citron, Patrick Boucheron et, plus récemment, Laurence De Cock dénoncent la tentation de vouloir « raconter un roman » national plutôt que de transmettre des connaissances. Est-il possible de « relativiser » l’histoire ?

Le livre de Suzanne Citron date de 1987, et c’était une intervention très importante, même si on ne l’a pas prise assez au sérieux. Elle s’est heurtée à un nationalisme de gauche. Pour moi, il ne s’agit pas de « relativiser » l’histoire, mais d’ouvrir les portes et les fenêtres d’une maison qui manque d’hygiène. Ce sont les tenants de « l’exception française », à mon avis, qui sont les vrais relativistes, car le nombrilisme est une version exacerbée du relativisme. Ils partent du principe que la France est unique, pas comparable avec d’autres pays, et en plus une création sui generis. La contribution originale de Patrick Boucheron à ce débat reste pour moi un mystère. Elle ne s’exprime certainement pas au niveau de la méthodologie, car son Histoire mondiale de la France (1) n’est pas un livre novateur de ce point de vue. Je trouve qu’il est crypto-nationaliste, et même qu’il joue sur tous les tableaux.

Vous plaidez pour une histoire mondiale, que vous appelez « histoire connectée ». Quelle différence avec l’histoire universelle ou l’histoire comparée ?

L’histoire connectée n’est pas nécessairement une histoire mondiale ou une histoire globale. Elle est une façon de repenser la géographie de l’histoire. Quand un historien aborde un problème, il y a toujours une conception géographique sous-jacente. Certains types de problèmes peuvent très bien correspondre à une ville ou à une région, alors que, pour d’autres, il faut viser des horizons plus larges, avec une géographie flexible et les compétences techniques nécessaires. Mais si l’on regarde la pratique quotidienne des historiens, leur raisonnement est souvent exactement inverse. On devient spécialiste d’une région et d’une langue, puis on cherche des problèmes qui entrent dans ce cadre déjà défini. C’est pour moi une façon de tourner en rond. L’histoire nationale est l’un de ces cadres qui tyrannisent les historiens jusqu’à aujourd’hui.

L’histoire comparée est fondée pour l’essentiel sur l’idée de confronter divers aspects de deux (ou plusieurs) situations géographiquement séparées. C’est très classique comme approche, surtout chez les chercheurs ayant un fort penchant sociologique. Mais, souvent, les comparaisons sont trop asymétriques ou trop fortement hiérarchisées. L’historien connaît un des deux cas qu’il étudie très bien, et l’autre assez peu. Mais c’est néanmoins une pratique légitime à mes yeux depuis le temps de Max Weber et de Marc Bloch.

Enfin, l’histoire universelle est cette histoire qui a la prétention totalisante de marcher partout dans le monde de la même façon. C’est l’héritage néfaste de l’européocentrisme de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe, quand l’histoire était censée devenir une arme pour aider à laver les cerveaux des non-Occidentaux. Mais ces personnes vivant en dehors de l’Europe avaient elles aussi leurs traditions historiques. Et l’histoire universelle – qu’elle soit marxiste, hégélienne, ou libérale – voulait justement délégitimer et écraser ces autres traditions.

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