À Frangy, les socialistes tentent de se renouveler

Cette année, la traditionnelle Fête de la rose, organisée dans l’ancien fief d’Arnaud Montebourg, avait abandonné les grands discours pour devenir un lieu de débats.

Michel Soudais  • 30 août 2018 abonné·es
À Frangy, les socialistes tentent de se renouveler
© Photos : Michel Soudais

Ils veulent encore y croire. Et pour cela maintiennent la tradition. Dimanche 26 août, à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire), les socialistes du cru organisaient leur 46e « fête populaire ». Une Fête de la rose locale lancée par Pierre Joxe, longtemps député de la circonscription, qui a bénéficié de la notoriété de ce dernier et de son successeur à l’Assemblée, le vibrionnant Arnaud Montebourg, jusqu’à devenir au fil des ans un incontournable rendez-vous politique, à une semaine de l’université d’été du PS à La Rochelle. Nombre de ténors socialistes ont ainsi été un jour ou l’autre l’invité d’honneur de cette fête aux allures de kermesse installée sur le terrain de foot de ce modeste village de quelque 600 âmes. François Hollande et Ségolène Royal, mais aussi, pour ne citer qu’eux, Bertrand Delanoë, Jack Lang, Claude Bartolone… Ou encore Pierre Moscovici dont l’image figurait cette année sur une des boîtes du chamboule-tout de la fête, à côté d’Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Laurent Wauquiez, Marine Le Pen et Donald Trump.

On est ici en terre frondeuse et les orientations du commissaire européen, possible tête de liste du PS aux européennes l’an prochain, ne font pas recette. C’est à Frangy, en 2014, qu’Arnaud Montebourg et Benoît Hamon avaient lancé « la cuvée du redressement » qui allait leur valoir d’être éjectés du gouvernement. L’année suivante, l’ancien ministre du Redressement productif y avait invité le ministre grec de l’Économie Yanis Varoufakis après sa démission. En 2016, il y lançait avec son « projet France », sa candidature à la primaire présidentielle du PS devant 1 400 personnes.

Les discours magistraux, c’est fini

Arnaud parti faire son miel ailleurs, les organisateurs ont décidé pour cette 46e édition de « tester une nouvelle formule ». Fini les invités prestigieux qui attiraient sympathisants et journalistes – jusqu’à 5 000 personnes en 2006 quand Ségolène Royal y avait défendu sa candidature à la présidentielle. La débâcle de 2017 est passée par là. « Il n’y a plus de ténors socialistes », reconnaît Denis Lamard, président des Amis de la rose de Frangy-en-Bresse et conseiller régional de Bourgogne-Franche-Comté, tout en indiquant que le nouveau patron du PS, Olivier Faure, « ne pouvait pas venir ». Et puis, poursuit-il,

on n’est plus au temps où un invité venait délivrer magistralement un discours. Le temps des leçons est terminé, nous sommes dans le temps du débat, de la discussion entre les invités et avec le public.

Place donc à trois tables rondes sous un petit chapiteau de cirque, avec un panel d’invités choisis parmi les élus socialistes locaux mais aussi plusieurs tendances de la gauche, internes au PS ou issues de lui, présentées comme la préfiguration d’une « coopérative des gauches » et une pierre sur le long chemin du « nécessaire rassemblement ».

Participaient ainsi à deux d’entre elles, Valérie Rabault, président du groupe Nouvelle Gauche à l’Assemblée nationale, Régis Juanico, député de la Loire qui a récemment quitté le PS pour Génération.s, Emmanuel Maurel, figure de l’aile gauche du PS, et Bastien Faudot, porte-parole du Mouvement républicain et citoyen, mais aussi l’essayiste Coralie Delaume.

© Politis

Une fréquentation en berne

Alors que le PS a renoncé pour la troisième année consécutive à organiser une université d’été, se contentant d’un modeste séminaire d’élus à La Rochelle qui n’a attiré que 400 d’entre eux, l’initiative est louable. Appréciée des intervenants comme des militants et sympathisants présents, satisfaits de pouvoir échanger avec eux mais aussi les interpeller. Parfois rudement. Pourtant, au plus fort de la journée, à peine 200 militants et sympathisants, plutôt âgés voire très âgés, étaient présents.

Une fréquentation en berne qui n’affecte pas outre mesure l’optimisme des organisateurs, habitués à la voir fluctuer au gré de l’état de santé de leur parti. « En 1993, pour sa première venue à Frangy, Ségolène Royal n’avait réuni que 150 personnes, se souvient Denis Lamard. En 2006, au lancement de sa candidature elle en attirait 5 000. » Les intervenants, à l’instar de Régis Juanico, assurent n’être « pas surpris, vu l’état du PS ». Cette faible fréquentation inspire à Emmanuel Maurel un trait d’humour apprécié de son auditoire :

Le point commun entre l’Europe et le PS, c’est que ça ne va pas très fort… Enfin sans jeu de mot !

Si les mesures annoncées le matin même par Édouard Philippe dans le Journal du dimanche – désindexation des retraites et des aides sociales sur l’inflation, suppression de 45 000 postes de fonctionnaires, nouvelle réduction des contrats aidés… – suscitent une opposition unanime, des désaccords apparaissent vite sur l’étendue du rassemblement à opérer et l’Europe.

Réunir toute la gauche ?

Emmanuel Maurel, qui plaide pour « rassembler la gauche en France et au niveau européen », n’a pas caché son agacement d’avoir été accusé d’« entretenir une confusion idéologique » en se rendant à l’université d’été de la France insoumise par ceux de ses camarades qui « ont appelé à voter Macron dès le premier tour », comme le maire de Dijon, François Rebsamen, par ailleurs président de la Fédération nationale des élus socialistes et républicains. « Je ne supporte pas les commentaires qui visent à accréditer la thèse de Valls » sur les gauches irréconciliables.

Ce n’est pas l’avis de Valérie Rabault. La patronne des députés PS estime que la question du pouvoir d’achat et le développement « phénoménal » des inégalités dans le pays « doit pouvoir réunir toute la gauche » et peut être « le levier » sur lequel elle « peut se retrouver et parler à l’ensemble de nos concitoyens ». Elle met toutefois en garde contre tout accord « avec une frange de populisme », comprendre la France insoumise, en rappelant qu’en Italie, où « deux populismes, un de gauche, un de droite » se sont alliés, « les populistes de droite [ont] pris la main ». « C’est notre ligne rouge à ne pas franchir », insiste-t-elle. « Une démocratie vit sur un clivage gauche-droite, elle ne vit pas sur un clivage populisme-Macron », dont jouerait le chef de l’État, lance-t-elle en assurant vouloir « restructurer le débat politique autour d’un clivage droite-gauche et pas sur autre chose ».

La pomme de discorde européenne

Valérie Rabault, qui affirme croire à la social-démocratie, quand plusieurs intervenants la critiquent, s’est bien gardée d’évoquer publiquement l’échéance européenne de l’an prochain, pour laquelle Emmanuel Maurel avait, dans une table ronde précédente, demandé « d’arrêter en priorité la recherche des compromis avec la droite parce que là, pour le coup, c’est la confusion ». Une confusion que refuse aussi Bastien Faudot. Rappelant l’existence d’« un désaccord à gauche » depuis le référendum sur le traité constitutionnel européen, le porte-parole du MRC refuse de « mettre la poussière sous le tapis ». Partisan d’« une liste unique de la gauche du non de 2005 », il juge « nécessaire » que les « deux visions de la construction européenne » qui traversent la gauche « s’expriment ».

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Ce dont ne s’était pas privé Emmanuel Maurel. Leader de l’aile gauche du PS, le député européen qui brigue une place sur la liste européenne, revendique d’avoir sur l’Europe « des convictions fortes » et « une stratégie ». Il souhaite que la France mette sur la table « un certain nombre d’exigences ». « Si celles-ci ne sont pas satisfaites, poursuit-il, alors il faut aller à la crise. Et ça ce n’est pas du souverainisme, du populisme, tous ces mots en -isme qu’on sort pour discréditer les adversaires, c’est ce qui s’appelle construire un rapport de force. » Avant d’annoncer qu’il « plaiderait au sein du PS pour la désobéissance », ajoutant ironiquement sous les rires incrédules de l’assistance: « Je suis sûr d’être écouté et entendu. » À Frangy, c’est possible ; rue de Solferino, c’est pas gagné.

Politique
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