« Ne m’appelle pas Capitaine », de Lyonel Trouillot : Pauvre endroit pour une rencontre

Dans Ne m’appelle pas Capitaine, Lyonel Trouillot ressuscite le passé disparu d’un quartier misérable en même temps qu’il libère ses personnages de leurs carcans.

Dans la famille de la narratrice, « gagner plus » est « une passion, non une obligation ». Et on y possède « assez d’argent pour n’avoir rien à justifier auprès de soi comme des autres ». Il est rare que Lyonel Trouillot, dont tous les romans se déroulent chez lui, en Haïti, choisisse pour personnage principal, et narrateur de surcroît, un représentant des classes riches, en l’occurrence une jeune femme. Au début du roman, Aude avoue elle-même qu’elle ne connaît pas d’autre réalité que la sienne. Son monde est le monde. Elle vit avec sa famille au cœur d’un quartier résidentiel, avec chauffeurs et piscine : Montagne noire, sur les hauteurs de Port-au-Prince, loin des « miasmes » de la ville.

Premier axe de Ne m’appelle pas Capitaine : le récit d’une conscience qui bascule. Celle de la petite fille riche qui ne se satisfait plus de son horizon borné. C’est presque par ennui cependant qu’elle s’inscrit, le bac en poche, à un cours de journalisme par correspondance. Même si au lycée la curiosité n’a pas été son fort, Aude s’aventure dans le reportage et les bas-fonds de la cité, au grand dam de sa mère, à l’esprit étroit et déjà débordée par son fils, homosexuel et drogué. Aude entre en relation avec un vieil homme, dont le surnom est Capitaine, habitant le Morne Dédé, un quartier déshérité et mal reconstruit, « une agression sur ruines ». Accueillie comme un corps étranger, Aude est tout de même reçue par Capitaine parce qu’elle vient de la part de son oncle, le seul marginal de sa famille raciste et capitaliste.

Lyonel Trouillot décrit sans caricature la rencontre entre la jeune femme et ce milieu social qui lui est si étranger – « Je me sentais plus dépaysée que lors de mes premières visites à Paris et New York ». Aude va perdre peu à peu ses a priori de classe en se laissant pénétrer par les histoires de Capitaine. L’apprentissage du journalisme lui permet de s’ouvrir. Ce n’est pas si fréquent qu’un des aspects positifs possibles de ce métier soit évoqué. Il n’empêche, Capitaine en a une tout autre conception : « Je n’aime pas les journalistes. Ils courent après les évidences »

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