« Histoires d’une nation » : comment les immigrés ont fait la France

France 2 diffuse ce soir la seconde partie du documentaire de Françoise Davisse et Carl Aderhold, réalisé par Yann Coquart. Un film exceptionnel, relatant 150 ans d'immigration, entre témoignages et archives.

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O n est de son village, de son clocher, de son quartier. » Avant 1870, être français ne veut pas dire grand-chose. La France est celle des petits pays. Bretons, Ardéchois, Auvergnats. À l’avènement de la Troisième République, le 4 septembre 1870, née sur les cendres de la guerre contre l’Allemagne et celles de la Commune, les Républicains ont l’idée de construire, d’unir des habitants d’une même nation. « Il faut faire des Français. » Ce projet de nation est un projet d’union. Le service militaire y participe, comme l’école publique. Réunir l’ouvrier lorrain ou lyonnais, le paysan du Lot ou du Finistère… Le chantier est vaste. Non sans mal, avec l’opposition des catholiques, des nobles, de la haute bourgeoisie. On instaure alors la fête nationale du 14 juillet. Bal pour tous.

Au moment où s’opère la révolution industrielle, la France a besoin de bras. De nouveau acteurs entrent en scène : les immigrés. Et les Italiens en premier lieu. Des Belges, des Polonais plus tard, des Russes, des Arméniens. Cette révolution dessine un nouveau paysage de la France, un début de banlieue, ce qu’on appelle « la zone », tandis que le droit du sol s’impose.

Telle est l’ouverture de cette série documentaire, Histoires d’une nation – dont le titre est évidemment un clin d’œil au film de D. W. Griffith, Naissance d’une nation (1915) –, en quatre volets, signée Françoise Davisse et Carl Aderhold, réalisée par Yann Coquart, étirée de 1870 à 2005. Qui va d’Édouard Drumont à Maurice Barrès, de Bécassine à Maurice Garin (d’origine italienne et naturalisé français, vainqueur du Tour de France), des Djorkaeff père et fils à Missak Manouchian, de Rachid Taha à Pascal Légitimus dont l’arrière-grand-père a été le premier élu député noir. Cette histoire d’une nation est d’abord une histoire de l’immigration, dans laquelle témoigne une foule d’anonymes, face caméra, sobrement, aux côtés de personnalités connues, illustrée par la richesse des images d’archives ; une histoire cyclique avec ses promesses, ses espoirs, et ses trahisons, puisque c’est à l’État de décider qui est Français ou ne l’est pas, à chaque fois qu’une crise s’installe.

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Dénaturalisations

C’est le cas dans les années 1930, où sont votés des quotas sur l’immigration pour endiguer le chômage. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les étrangers sont fichés. Sous Pétain, « être Français, ça se mérite ». Un million de personnes naturalisées voient leur dossier réexaminé ; 15 140 sont dénaturalisées. Tandis que la Résistance est un facteur fort d’intégration. Dans les années 1950, c’est une nouvelle « chasse aux métèques ». La xénophobie gagne du terrain. L’après-guerre est une occasion manquée. Si la France a besoin de bras pour se reconstruire, elle continue de faire le tri. La décolonisation s’accompagne d’exclusions, de rejets. De Nanterre à Villeurbanne, les Français d’Algérie et autres immigrés s’entassent dans les bidonvilles. Les pères, ouvriers qualifiés, dans les usines, les mères, bonnes à tout faire. Longtemps comme ça. Pourtant, au printemps 1976, la France se reconnaît dans une équipe de foot, dans une ville ouvrière. Ce sont les Verts, à Saint-Etienne. Le nom des joueurs raconte la France, telle qu’elle s’est construite. Les frères Revelli sont originaires du Piémont, Christian Lopez est fils d’un pied-noir algérien, Santini et Repellini sont aussi d’origine italienne… Tous ou presque enfants d’immigrés. La crise industrielle va replonger la France dans ses vieux travers des années 1930. Histoire recommencée, où l’immigré est un indésirable.

Suivront les années Mitterrand et la marche pour l’égalité des droits, et contre le racisme, d’autres exclusions, Zidane et les Bleus de 98, dont le comédien Ramzy se rappelle voir des « cailleras prendre des CRS entre leurs bras ». C’est alors « l’âge d’or des Arabes en France ». À suivre encore par Zyneb et Bounia…

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In fine, dit l’un des témoins de cette fresque monumentale touchante, enrichissante, Minh Nguyen Dac, « la France, c’est comme une mobylette. Pour avancer, il lui faut du mélange ». C’est aussi une histoire de famille, de frontières traversées, d’accueils et d’assimilations, d’accents prononcés, de noms et de prénoms, une histoire commune, racontée ici en voix off, remarquablement, et sobrement, au diapason des témoignages, par Roschdy Zem. Et dont la diffusion, hasard du calendrier, tombe joliment, au moment où un piètre polémiste de plateaux aux sombres et nauséabondes pensées racistes voudrait faire croire que la France n’est pas « une mobylette ».

Histoires d’une nation, ce mardi 2 octobre, à 21 heures (épisodes 3 et 4), et en replay sur le site de France 2, jusqu'au 9 octobre..


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