Les femmes et le boxeur

Ce week-end, des manifestations pacifiques n’ont eu qu’un faible écho médiatique, tandis que l’exécutif semble vouloir faire de la violence l’élément principal de la mobilisation.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Voilà donc la stratégie gouvernementale en place. Elle tient en trois mots : répression et « grand débat » (dites bien « grand », comme si l’adjectif avait le pouvoir d’inventer ce qui n’existe pas). Le pari est risqué. Car en face de l’arsenal répressif décliné lundi par un Premier ministre surjouant la détermination, il n’y a rien, ou si peu. On en oublierait presque que la question posée par les gilets jaunes est d’abord sociale. Un débat, même « grand », ne peut tenir lieu de réponse quand le président de la République en a déjà révélé l’issue.

Que reste-t-il à débattre quand on connaît les questions, et que l’on sait la réponse, puisqu’il n’y aura pas de « changement de cap ». Le rétablissement de l’ISF, par exemple, revendication symbole soutenue par deux tiers des Français, a par avance été exclu. Alors à quoi bon ? Dans ces conditions, on aura du mal à convaincre l’opinion qu’il s’agit d’autre chose que d’une manœuvre dilatoire. Voilà qui est de nature à diffuser encore un peu plus ce poison du soupçon qui mine la démocratie, et cette incrédulité qui finit par alimenter la violence.

La violence, parlons-en, puisque l’exécutif semble vouloir en faire l’élément principal de la mobilisation. L’acte VIII de la saga des gilets jaunes nous a fourni quelques images chocs, dont la télévision et les réseaux sociaux ont fait leurs choux gras. Avec toujours le risque de confondre la partie et le tout. On a vu, samedi, cet ancien boxeur cognant sur un bouclier de CRS comme sur un punching-ball. Ses compagnons d’aventure voulaient, dit-on, marcher sur l’Assemblée nationale, répandant un petit goût détestable de février 34. Une stupidité. Mais une stupidité marginale.

Et que dire de ces gilets jaunes projetant un engin de chantier contre la porte d’un ministère, et poussant le porte-parole du gouvernement vers la « sortie de secours » ? Ce sont ces saillies aux relents insurrectionnelles que l’on nous montre et remontre qui alimentent le discours gouvernemental. Il est vrai que la télé ne nous a pas caché non plus la frénésie de cet officier de police toulonnais frappant un manifestant à en perdre haleine. Mais loin de moi l’idée de minimiser les violences de certains gilets jaunes. Elles sont souvent inadmissibles, et inquiétantes pour ce qu’elles peuvent engendrer, demain, de peur et de contrecoup réactionnaire. Mais il faut en dénoncer la cause première, car elles témoignent d’abord d’une exaspération dont le gouvernement et le président de la République portent la responsabilité, et que le zèle de certains policiers ne fait qu’aggraver.

Si la violence est là, ce n’est pas, comme il est souvent dit, qu’une minorité, brutale par instinct, ait pris le pouvoir dans un mouvement en déclin, c’est bien que l’absence de réponse politique à hauteur des enjeux pousse à bout une partie de la population, et c’est aussi que le pouvoir a donné l’impression qu’elle payait plus sûrement que la négociation. Mais au fond, la menace la plus redoutable pour le gouvernement n’est pas dans les poings d’un boxeur ; elle est dans les mots qui courent aujourd’hui de manifestations en manifestations. Le slogan « Macron démission ! » a cessé d’être minoritaire. Il ne s’agit pas ici de juger de sa pertinence, surtout quand on est bien incapable de prévoir le coup d’après… Mais ce mot d’ordre résulte évidemment de l’impasse créée par l’exécutif.

La mobilisation a sa logique : du prix du carburant au pouvoir d’achat, du pouvoir d’achat à l’impôt, de l’impôt à la question démocratique… Du social à la politique. Et, de refus en refus, on en vient à contester la légitimité des pouvoirs. Une fois encore, revisitons l’histoire. Non pour croire un seul instant qu’elle peut se répéter à l’identique, mais parce que les processus comportent quelques similitudes. En « 89 », le peuple en colère demandait du pain, mais il était toujours légitimiste. Et trois ans après la prise de la Bastille, tant bien que mal, il s’accommodait encore du monarque… Et puis, soudain, le 10 août 1792, le refus royal de renoncer au veto fit tout basculer… Si rien de significatif n’est fait, si les gens ont le sentiment que le débat ne sert qu’à gagner du temps en attendant que le mouvement s’essouffle, bref, que l’on triche avec eux parce que les intérêts sont définitivement inconciliables, alors tout est possible.

Finalement, ce que je retiendrai du dernier week-end, ce sont des manifestations qui n’ont eu qu’un faible écho médiatique. Et pour cause : elles étaient minoritaires et pacifiques. Quelques centaines de femmes « gilets jaunes », à Paris, à Toulouse, et ailleurs. Des rassemblements pour purger le mouvement de ses violences physiques. Ce qui était intéressant ici, c’était l’alliance de ce pacifisme avec un ferme rappel de l’exigence sociale, et une violence politique qui n’était pas à voir mais à entendre : « Macron démission ! » Beaucoup plus fort que le boxeur !


Haut de page

Voir aussi

Articles récents