L’exil de l’autre côté du lac

Fuyant l’est du Congo, miné depuis vingt ans par les violences, des réfugiés tentent de s’inventer une nouvelle vie en Ouganda.

Adeline époussette la terre à ses pieds, une gerbe de paille à la main, un long tissu beige noué autour de la taille. Elle se relève. « Les gens cherchent un endroit où il y a la paix. Là-bas, il y a beaucoup de souffrance. Là-bas, on tue même les innocents. » La jeune femme de 23 ans montre vaguement de la main la rive du lac : « Je suis arrivée ici il y a trois mois. En bateau, un peu plus loin sur la côte. »

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Elle est née de l’autre côté du lac Albert. Le bleu de l’eau devient plus sombre et plus effacé à mesure que le regard se porte vers la ligne d’horizon. Au loin, les montagnes de la République démocratique du Congo (RDC). Sebagoro, le village de pêcheurs où vit désormais Adeline, avec ses cahutes et ses minuscules poissons répandus sur le sol, fait face aux montagnes grises. Elles semblent irréelles. Le lac frontière, où commercent quotidiennement des pêcheurs des deux rives, sépare son pays en guerre de cet État en paix qu’est l’Ouganda.

© Politis

Ils sont entre dix et vingt exilés par jour à arriver de RDC à Sebagoro. Lors du dernier pic, début 2018, ils pouvaient être « 300 ou 500 », se souviennent les volontaires du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) installés sur le parvis du centre de réception. Les barques viennent accoster là, sur le banc de sable, au bout de trois, quatre heures ou plus de traversée – « ça dépend du moteur ». L’armée ougandaise repère les pirogues depuis son poste sur la rive et alerte le HCR pour assurer les procédures de débarquement : vérifications de sécurité, examen sanitaire centré sur Ebola, dont l’épidémie s’étend en RDC. « Certains ont aussi la malaria ou d’autres maladies dues aux forêts du Congo », explique Gadson Muhanuzi, jeune chef infirmier du HCR.

Au centre de réception règne une atmosphère d’attente presque tranquille. Pourtant, les barques ne cessent d’échouer sur le sable de Sebagoro. Hier soir, vingt personnes sont arrivées, puis dix ce matin. Depuis, on scrute l’horizon languissant du lac, tandis que des enfants jouent près de leurs mères sur le parvis du centre. De l’autre côté du grillage, les villageois vaquent à leurs occupations. Beaucoup sont d’anciens exilés de RDC, comme Adeline, alors l’entraide est de mise : « Nous avons l’habitude de leur donner des petites choses, des poissons… »

Phanouël et Catherine ont « traversé le lac en quatre heures sur une pirogue ». « Nous avons dû payer 40 dollars pour nous et notre enfant, c’était cher », raconte Phanouël, 30 ans, arborant un ample chapeau de paille. Catherine, 22 ans, écharpe nouée dans le dos pour porter leur bébé, laisse flotter sur son visage un pâle sourire. Tous deux sont assis sur des chaises en plastique bleu du centre de réception de Kagoma, dans le campement de Kyangwali. Les exilés de RDC y sont conduits après leur arrivée à Sebagoro, avant d’être répartis dans plusieurs campements du sud-ouest. Le couple vient de Bunia, chef-lieu de la province d’Ituri, un territoire meurtri par un conflit depuis la fin officielle de la ­deuxième guerre du Congo en 2002. Les milices armées ethniques se disputent cette province et commettent de graves exactions dont les civils sont les premières victimes.

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