Macron, chef du chœur liberticide

« Voyous », « factieux », « foule haineuse »… Par ses mots, le Président rabaisse ceux qui le contestent et exonère à l’avance les violences policières contre eux.

Michel Soudais  • 3 avril 2019 abonné·es
Macron, chef du chœur liberticide
© photo : Lors d’un débat à Gréoux-les-Bains (04), le 7 mars.crédit : Claude Paris/POOL/AFP

Le gouvernement affirme défendre le droit de manifester, mais les macroniens n’aiment pas les manifestants. Singulièrement les gilets jaunes. Dans ses vœux aux Français, le 31 décembre, Emmanuel Macron ne voyait déjà plus dans les protestations du samedi que des « foules haineuses ». Un mois plus tard, le président de la République livrait à cinq journalistes politiques, conviés par lui à l’Élysée, sa vision de ce mouvement inédit : « Quelques dizaines de milliers de militants actifs » d’extrême gauche et d’extrême droite, expliquait-il, pilotent et récupèrent les manifestations des gilets jaunes les samedis, afin de « provoquer une crise de régime ». Le chef de l’État estimait être confronté à « 40 000 à 50 000 militants ultras qui veulent la destruction des institutions ». Pas moins.

Comme on accuse de la rage le chien qu’on veut abattre, Emmanuel Macron peint un mouvement social en ennemi de l’intérieur et justifie ainsi l’emploi contre lui de moyens répressifs disproportionnés. Le chef de l’État peut bien juger « inacceptable » d’entendre une jeune agricultrice bio l’interpeller sur la « répression » visant les gilets jaunes, un terme qui « ne représente pas la réalité (1) », les faits sont têtus. Depuis le début de ce mouvement, les chiffres officiels arrêtés au 24 mars dénombrent 2 200 blessés, 8 700 gardes à vue, 1 796 condamnations… 433 signalements ont été déposés à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui a ouvert 180 enquêtes, 38 autres étant confiées à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN). Du jamais vu sous la Ve République.

Cette répression sans précédent sera bientôt renforcée par l’adoption d’une loi dite « anticasseurs », jugée liberticide par les organisations de gauche et nombre d’associations de défense des droits de l’homme, qui évoquent, elles, un texte « anti-manifestants ». Emmanuel Macron, qui a fait transposer dans le droit commun les mesures sécuritaires de l’état d’urgence, conférant à l’exécutif des pouvoirs exorbitants, et fait adopter une loi asile-immigration qui instaure un droit de seconde catégorie pour les migrants et entrave le droit d’asile, n’en a cure. Il invoque même devant des élus du Grand Est, le 26 février, une responsabilité collective absente de notre droit : « Il faut maintenant dire que, lorsqu’on va dans des manifestations violentes, on est complice du pire. » Tout en dédouanant l’exécutif de sa responsabilité dans les bavures des forces de l’ordre : « C’est un miracle qu’après autant de samedis avec cette violence il n’y ait eu aucun mort à déplorer de la part des forces de l’ordre », a prétendu le Président.

Pourtant, c’est bien après avoir été blessée au visage par des éléments d’une grenade lacrymogène qui l’avaient heurtée alors qu’elle fermait les volets de son appartement situé au quatrième étage que Zineb Redouane, une Marseillaise de 80 ans, est décédée début décembre. Qu’elle ait succombé à un « choc opératoire », comme se défausse Christophe Castaner en reprenant la version du parquet, et non au « choc facial » subi du fait du projectile tiré par les forces de l’ordre n’y change rien. Quand un accidenté de la route meurt sur la table d’opération, son décès gonfle les statistiques de la mortalité routière, et non celles de l’hôpital qui l’a reçu.

Au lendemain du 16 mars, Emmanuel Macron estime encore, selon des propos rapportés par Le Canard enchaîné, être devant « un mouvement de destruction sociale » et non plus un mouvement social, conduit par « des bandes de voyous et de factieux ». Contre lesquels les matraquages, les milliers de tirs de LBD et de grenades Glif4 ne peuvent être qualifiés de violences policières. Les partis d’opposition et les titres de presse qui ont contesté l’emploi de ces deux dernières armes et demandé leur interdiction, à l’instar de plusieurs instances internationales, ont mené « un travail de sape qui a induit une forme de retenue des forces de l’ordre » lors de l’acte 18 des gilets jaunes, a affirmé Laurent Nunez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, en réponse à une députée LREM, Marie Guévenoux, qui s’est émue en commission des lois que des opposants dénoncent des « violences policières sans en apporter la preuve » (sic).

À l’avocat de Geneviève Legay, qui demande des excuses à Emmanuel Macron pour ses propos dans Nice-Matin« elle n’a pas été touchée par les forces de sécurité » –, le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie réplique, dans un tweet effacé depuis, après deux smileys indiquant qu’il est mort de rire : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire là !! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Quand, cinq jours plus tard, le procureur de Nice admet qu’un policier l’a poussée, un certain « Alain Grand Bernard », pseudonyme collectif utilisé par les militants macronistes en ligne sous la direction du responsable du pôle e-influence de La République en marche, Pierre Le Texier, écrit sur Twitter : « On s’en fout, elle n’avait pas à participer à une manifestation interdite. Fin de l’histoire. » La police peut blesser et mutiler, les macroniens, sur les réseaux sociaux, applaudissent. Avec autant de mépris que de haine pour ceux qu’ils désignent comme les #connardsjaunes, des « parasites », des « illettrés incultes », quand ils ne les qualifient pas de « terroristes jaunes » ou de « vermine jaune » qu’il faut « éliminer ».

La défense des libertés, c’était juste un thème de campagne face à Marine Le Pen ?

(1) Le 7 mars, lors d’un débat à Gréoux-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence).

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