Radio France : La fin pour les locales de FIP ?

La tension monte à Radio-France. Un plan d’économie d’ampleur annoncé par la direction suscite la colère des syndicats qui appelaient à la grève le 18 juin. Du côté de FIP, on n'est pas surpris. Cela fait des années qu’un projet de transformation de la radio, qui prévoit à terme la suppression des antennes locales, déchaîne l’ire des employés et des acteurs culturels locaux.

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Un des hommes les plus puissants d’Internet a Fip dans la peau. Le 7 juin dernier, Jack Dorsey, le patron de Twitter, exhibe à ses plus de quatre millions de followers, un tatouage (temporaire) reprenant le logo de FIP, l'une des radios du groupe Radio France. La station musicale et culturelle a sorti le tapis rouge pour le milliardaire. Elle ne pouvait manquer le passage à Paris d’un de ses fans le plus prestigieux. En 2017, il avait dit sur Twitter de FIP qu’elle « était la meilleure radio du monde, toujours parfaite ». Il est venu rencontrer les équipes parisiennes de la radio et a pu diffuser toute une après-midi une playlist de ses titres musicaux préférés. Pas certain néanmoins que ce fameux auditeur américain ait conscience que sa radio favorite vit une grave crise depuis des années.

En cause, la disparition annoncée des antennes locales restantes de la radio à Bordeaux, Strasbourg et Nantes. Lorsque elle est venue présenter le mardi 11 juin devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale les contrats d’objectifs et de moyens de Radio France, Sibyle Veil, PDG de Radio France, a été d’emblée interrogée sur la question de FIP par Bruno Studder, président de la commission. Et le couperet est tombé pour les dernières locales.

Finies les 12 heures d’antenne quotidienne ( 7h-19h) depuis ces trois villes, car si la programmation musicale était la même partout, les informations plusieurs fois par heure changeaient dans les villes où étaient implantées les locales.

Il s’agit désormais « de couvrir tout le territoire ( grâce à la RNT ou Dab+) avec une Fip unique centrée sur la musique », les employés des Fip de province auront pour mission floue d’être « des ambassadeurs de la station » et « de détecter des informations culturelles intéressantes pour les antennes de Radio France ».

« Catastrophe » pour les acteurs culturels locaux

À Bordeaux, une telle transformation de la locale de FIP est vue de façon très négative par les acteurs culturels de Bordeaux et de sa région. Pour Elisabeth Sanson, directrice de Chahuts, festival des arts de la parole dans la capitale girondine, « perdre Fip Bordeaux, c’est une catastrophe, c’est perdre un média très prescripteur qui parle directement aux spectateurs curieux de culture que l’on cible. En termes de temps pour la couverture culturelle locale, il n’y a aucun équivalent. Cette radio relaie des informations tous les jours durant notre festival, c’est précieux ». Elle regrette « ce centralisme dicté par Paris » : « La culture ne s’arrête pas à Paris. »

À Langon, Patrick Lavaud, directeur artistique du festival Les Nuits atypiques partage le même avis : « C’est affreux de perdre ce regard sur le local, il y une disparition des espaces où on peut défendre localement la culture alternative. » Il parle d’un véritable « compagnonnage » avec la radio locale bordelaise « faite de directs, d’interviews et de soutien depuis presque 30 ans ». Selon Patrick Lavaud, il est capital de soutenir Fip « qui a toujours montré une cohérence dans sa programmation et son discours ». Pour l’attachée de presse des Nuits atypiques, Céline Lacombe « les mots pour défendre les artistes sont toujours forts, sensibles, choisis ».

À la salle de concert Le Rocher Palmer à Cenon, on met en avant « l’éclectisme » de la radio qui agit « comme un label » pour les auditeurs. « C’est pour la musique la plus pointue qu’on voit l’influence de la radio, elle nous permet de faire venir le public vers les spectacles les plus exigeants, les moins médiatiques », affirme Anne Chaput, attachée de presse de ce lieu musical emblématique.

Auditeurs et personnels repartent au combat

Muriel Chedotal est l’une des voix de FIP Bordeaux. Elle ne comprend pas le sens de la réforme voulue par Radio France.

Au moment où la crise des gilets jaunes montre une perte de lien social, on veut affaiblir une radio qui se fait le relais d’initiatives culturelles positives sur le territoire. On est en plein dans une mission de service public.

Une mission que la radio accomplit également en faisant gagner très régulièrement des places pour des événements culturels. Certains auditeurs peu fortunés sont « inquiets que cette ouverture culturelle disparaisse »

De plus avec en moyenne trois équivalents temps plein par stations locales, « on ne peut pas dire que nous coûtons cher à Radio-France ». L’animatrice se dit « repartie au combat », soutenue par des réseaux d’auditeurs particulièrement actifs.

Philippe Guihéneuf, ancien directeur de théâtre et acteur du milieu culturel nantais, a crée en 2014, la page Facebook #FipToujours, point de ralliement des soutiens de la radio. Une pétition en ligne de #Fiptoujours a obtenu plus de 47 000 signatures. Le collectif informel né en ligne a permis la création de structures locales de soutien dans chacune des trois villes concernées.

Les auditeurs en partenariat avec les équipes des FIP locales ont d’ailleurs imaginé un contre-projet qui répondrait à l’argument de l’iniquité des territoires vis à vis des Fip locales. Cinq Fip pourraient permettre de couvrir toute la France (le quart nord-est depuis Strasbourg, le quart nord-ouest depuis Nantes, le quart sud-ouest depuis Bordeaux, le quart sud-est depuis Marseille et le centre élargi depuis Paris) tout cela en ne créant des postes qu’à Marseille.

En attendant, auditeurs et animatrices de FIP se sont retrouvés pour échanger devant les stations locales le 18 juin, premier jour de mobilisation contre le plan social de l’ère Sibyle Veil. Le début d’un mouvement comparable à celui qui avait touché la présidence Gallet en 2014 et qui pourrait éviter aux voix des FIP locales de se taire ?


Histoire d’une radio atypique

Pour Fañch Langoët, amoureux de la radio qui tient un blog très érudit contenant plus de 2 000 billets (Radio Fañch) sur le monde radiophonique, « la direction de la radio méconnait cette radio atypique et de son histoire ».

FIP (France Inter Paris) est né en 1971 sous la présidence de l'ORTF de Roland Dhordain. Jean Garretto et Pierre Codou sont alors chargés de créer « une radio d’information routière, culturelle et musicale » pour Paris. Dans un petit studio, ils inventent une formule qui n’a bougé qu’à la marge depuis 48 ans : « 60 min de musique par heure et des inserts d’informations de services et culturelles ».

C’est l’animatrice Kriss avec « sa gouaille, son humour et sa poésie » qui va donner son ton si atypique à cette nouvelle radio. « Dans le sillage de Kriss, la radio va mettre les voix féminines en avant, ce qui était d’une grande modernité dans une époque encore plus machiste que la nôtre » souligne Fañch Langoët.

Rapidement la radio s’installe aussi en régions (Marseille, Toulouse, Nantes, Bordeaux, Strasbourg...) où elle importe « son mélange travaillée de musique et d’infos routière et culturelles ».

Dans les années 1990, l’heure est déjà aux plans d’économies. On ferme certaines des locales, ne subsistent que celles de Bordeaux, Nantes et Strasbourg. Sous les présidences de Jean Paul Cluzel (2004-2009) et de Mathieu Gallet (2014-2018), il est plusieurs fois envisagé de réformer les locales de FIP pour faire de FIP « une radio nationale » mais les réformes ne sont pas allées jusqu’au bout. Cette fois, l’arrivée imminente de la RNT (Radio numérique terrestre) sur tout le territoire pourrait être l’occasion de trancher définitivement en promouvant « une même radio écoutable de la même manière » partout en France.


Un plan social controversé à Radio France

Le plan social annoncé par la direction des radios publiques à horizon 2022 est très important : 60 millions d’euros d’économies « indispensables à faire sur trois ans », dont 20 millions de baisse de la contribution publique, 20 millions d’augmentations naturelles des charges et 20 millions d’investissements numériques. Un plan de départs volontaires est avancé et pourrait concerner entre 270 et 390 postes. Mais ces chiffres sont contestables selon Mediapart, qui cite un rapport d’expertise détaillé du cabinet Tandem pour qui les projections de hausse mécanique des charges de personnel seraient moins importantes que ne le dit la direction, s’établissant à 7,4 millions d’euros sur la période 2019-2022 et pour qui les économies sur la masse salariale de 25 millions d’euros envisagées dans le projet pourraient s’avérer nettement surdimensionnées. Des arguments tout trouvés pour les syndicats qui s’opposent au plan social de Sibyle Veil et son équipe !


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