À l’école de la première chance

À Marseille, l’association École au présent se bat pour renverser les obstacles à la scolarisation des enfants vivant en squat ou en bidonville, enjeu majeur pour l’insertion des familles.

Solina rayonne ! Ce matin, c’est jour de rendez-vous avec la directrice pour l’inscrire au cours préparatoire. C’est la première fois qu’elle va à l’école : sa mère n’a pas voulu la laisser à la maternelle, craignant la stigmatisation. Si elle parvient à s’exprimer dans un français très approximatif, la fillette le comprend avec peine. Nadia Grancea est roumaine, de culture rom (1), installée depuis un an dans le quartier de la Belle de mai, l’un des plus pauvres de Marseille, voire de France. La famille squatte une petite maison délabrée – une « chance », au vu des conditions sordides que connaissent nombre de ses compatriotes dans la ville.

Éclaircie encourageante dans un parcours de survie au quotidien : Nadia a engagé depuis quelques semaines un parcours de recherche d’emploi, soutenue par l’association Action méditerranéenne pour l’insertion sociale par le logement (Ampil). Alors il lui a fallu se résoudre à envisager le cours préparatoire pour Solina. Le père l’a poussée. « Il m’a dit : “Vas-y l’école !” »

Nadia va rapidement se rassurer : à l’école primaire Révolution, Régine Villaret est une professionnelle expérimentée dans l’accueil de ces enfants. « C’est la première directrice avec laquelle j’ai travaillé », glisse Jane Bouvier, fondatrice en 2012 de l’association École au présent.

Institutrice à l’époque, elle est effarée de constater l’état de précarité et de déscolarisation des enfants vivant en bidonville et en squat, des Roms pour la plupart. Les parents, qui souvent ne maîtrisent pas le français, ne savent pas comment aborder les institutions, où s’inscrire, quels documents fournir, etc. Et puis, à quoi bon, il faut mettre tout le monde à la tâche pour gagner quelques euros par jour.

Depuis, Jane Bouvier se consacre inlassablement à une tâche de médiatrice. Passerelle entre les habitants des bidonvilles et les administrations en tout genre, elle recense les enfants non scolarisés, prépare leur inscription, donne mille coups de main aux familles afin d’étayer leurs fragiles trajectoires scolaires, houspille quand elle retrouve des enfants dans la rue. « Pourquoi tu n’es pas à l’école, Sabi ? » Elle sillonne la ville, la plupart du temps dans les quartiers Nord, où se concentre la pauvreté de la ville, de squats en groupes scolaires, de bidonvilles en services publics, d’hôpitaux en rendez-vous avec des élus, des responsables associatifs, et même parfois le président de la Fondation de l’Olympique de Marseille.

Puis elle accourt auprès d’une mère en détresse qu’un drame familial vient de priver momentanément de la garde de ses enfants, dont certains scolarisés par elle. Ou c’est une demande d’aide pour récupérer une carte santé, remplir une demande de passeport ou une inscription à Pôle emploi. « Là je ne peux pas, un autre jour, avec la rentrée je n’ai pas une seconde à moi. » On sort avec Jane Bouvier du grand squat de la rue Cazemajou avec deux mamans, direction le groupe scolaire Arenc Bachas tout proche pour l’inscription en maternelle de leurs petites filles.

Dans le petit rez-de-chaussée de sa maison, Solina dévore des yeux la jeune femme, qui lui remet un cartable, quelques cahiers et un stylo tirés de son coffre, une papeterie ambulante, chargé de fournitures scolaires qu’elle distribue au gré de ses arrêts, parce qu’il manque toujours quelque chose ici ou là. Jane Bouvier a lancé un appel aux dons sur sa page Facebook. Et ça répond. Une institutrice de l’école Belle-de-Mai lui remet une pile de cahiers, « une commande trop généreuse ». Une autre se déplace d’Aix-en-Provence pour trente agendas, « qui allaient passer à la benne ».

À l’école Révolution, Régine Villaret blague pour mettre Solina à l’aise, mais ce n’est guère nécessaire. L’inscription est une formalité. « Et par ailleurs le service scolarité de la ville est très coopératif », souligne Jane Bouvier. Les communes sont tenues par la loi de scolariser (en maternelle ou primaire) tout enfant résidant sur leur territoire. Mais quand ils viennent des bidonvilles, il n’est pas rare qu’ils affrontent de la mauvaise volonté de la part des services, voire de véritables entraves : demandes abusives de documents « complémentaires » (impossibles à fournir pour ces Roumains en grande précarité), délais de réponse très longs, arguments racistes (« Les Roms sont déjà trop nombreux dans nos classes »). Les associations recensent des refus illégaux un peu partout en France. Les tribunaux sanctionnent les maires… quand les familles osent déposer plainte.

© Politis

Et les vaccins obligatoires, pour Solina ? Le recours aux services de santé est un luxe, d’un usage souvent parcimonieux, dans les bidonvilles. Les deux femmes expliquent à la mère, avec force gestes : c’est l’infirmière de l’école qui s’en chargera. Pour la cantine, « on verra lundi pour la gratuité ». « Autorisez-vous l’école à conduire votre fille à l’hôpital si la situation l’exige ? » Le regard de Nadia s’accroche à Jane. « Solina, elle ne mange que du poulet et des patates, si elle vomit à la cantine, il ne faut pas l’envoyer à l’hôpital ! » Les dernières réticences s’estompent avec la visite de la classe sous la conduite de l’institutrice. Solina la quittera quelques heures par semaine pour apprendre le français dans l’unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A) incluse dans l’école.

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