La fausse guerre des générations

Les générations de l’après-guerre avaient appris à s’armer de « patience ». La révolution triomphante résoudrait tous les problèmes. Ce qui marque les mobilisations d’aujourd’hui, c’est au contraire une saine impatience.

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On sait que le mouvement contre le réchauffement climatique doit faire face à plusieurs défis. La fracture qui le sépare, et parfois l’oppose, au mouvement social demeure évidemment le principal. C’est le fameux antagonisme entre « fin du monde » et « fin de mois ». Une opposition qui n’aurait d’ailleurs que peu de réalité objective si le gouvernement ne s’employait à l’aggraver. C’est toute l’histoire des gilets jaunes. L’augmentation du prix du carburant a dressé une partie de la population contre l’écologie. « Classes populaires » contre « petits-bourgeois ». Tout est fait pour empêcher la synthèse des deux grands impératifs de notre temps, écologique et social. A fortiori quand le rapprochement s’opère dans la rue. L’ahurissant déluge de grenades lacrymogènes qui s’est abattu contre les manifestants climat, samedi à Paris, en est une nouvelle preuve. Selon les témoignages, ce sont bien les points de rencontre entre manifestations climat et gilets jaunes qui ont été ciblés. La fameuse « convergence des luttes » effraie encore plus le pouvoir quand elle prend corps dans l’espace public. L’écologie doit également réduire une autre fracture douloureuse, et parfois tragique. Celle qui se creuse ces temps-ci avec une partie du monde paysan. C’est l’affaire des pesticides, et plus généralement, de l’agriculture intensive. Nous l’avons déjà souvent évoqué dans ce journal. Mais voilà qu’une autre contradiction, aussi artificielle que ridicule, celle-ci, apparaît depuis quelques jours. Elle ne serait plus économique ou sociale mais générationnelle.

On aurait tort de négliger cette offensive anti-jeunes, car elle ressemble fort à un nouveau soubresaut des climato-sceptiques. Les boutefeux sont les éternels chevaux de retour, Alain Finkielkraut, qui n’en rate pas une, son comparse Pascal Bruckner, ou encore Michel Onfray. Tous s’en prennent grossièrement à la figure qui incarne la mobilisation internationale, la jeune Suédoise Greta Thunberg. Ils ont reçu le renfort de l’ultra-scientiste et transhumaniste Laurent Alexandre, pour qui elle est « la cheffe d’une secte d’illuminés ». Ce qui, de la part de l’homme qui prédit la fin de la mort, ne manque pas de piquant. Le premier dénonce « les abstraites sommations de la parole puérile », le dernier la compare à « une poupée en silicone qui annonce la fin de l’humain ». Mais la ligne d’attaque est toujours la même : les « adultes » ne devraient pas se « mettre au garde à vous [Finkielkraut encore] devant une enfant ». Il n’a évidemment échappé à personne que la mobilisation internationale (quatre millions de manifestants dans le monde au cours du week-end) était d’abord le fait de la jeunesse. Rien de plus normal puisque c’est d’avenir, et d’avenir immédiat, qu’il s’agit. C’est la vie de ces jeunes et celle de leurs enfants qui se joue. Walter Benjamin disait joliment que « notre image du bonheur est tout entière colorée par le temps dans lequel il nous est imparti de vivre ».

La conscience écologique est donc nécessairement plus vive que pour les babyboomers nourris par l’illusion que le progrès scientifique détenait les clés du bonheur futur, et qui n’avaient pas lu Günther Anders, ou trop tardivement… C’est donc la jeunesse en tant que telle qu’il faut attaquer. Nos grands intellectuels, décidément, n’en finissent pas de réactualiser la citation de Confucius : « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. » Car en s’attaquant à la jeune Greta, ils nous détournent de la cause qu’elle défend. Plus habile que nos vieux philosophes, Emmanuel Macron n’est au fond pas très éloigné de leur discours lorsqu’il conseille aux jeunes d’aller nettoyer les plages corses plutôt que de manifester le vendredi, comme les y invite Greta Thunberg.

Les générations de l’après-guerre avaient appris à s’armer de « patience ». Une pensée téléologique, et parfois messianique, promettait une fin heureuse de l’histoire. La révolution triomphante résoudrait tous les problèmes, sociaux, et même environnementaux, pour le peu qu’on en savait. Elle permettrait aux femmes de s’émanciper de la double exploitation. Il était donc urgent pour elles d’attendre la fin du capitalisme… Ce qui marque les mobilisations d’aujourd’hui, c’est au contraire une saine impatience qui n’est pas seulement dictée par l’urgence climatique, mais aussi par un refus des circonlocutions et autres manœuvres de la politique traditionnelle. L’émotion vibrante de la jeune Greta, le regard embué alors qu’elle sermonnait avec une force inégalée tous les dirigeants de la planète, lundi, lors du sommet de l’ONU, rompait avec les usages diplomatiques. Que vont-ils faire ces chefs d’État de toute cette émotion ? Emmanuel Macron va-t-il sanctionner les entreprises françaises responsables de la déforestation ? Va-t-il cesser de subventionner les énergies fossiles ? La loi énergie-climat va-t-elle permettre à la France de respecter ses engagements de réduction d’émission de carbone d’ici à 2030 ? Non, évidemment. Car nous ne sommes pas seulement face à des hommes ou des femmes politiques de mauvaise volonté, mais à un système qui repose sur la croissance et la consommation de masse, et qui ne survit qu’en aggravant les inégalités. Et c’est ici que les cultures politiques de plusieurs générations doivent se rejoindre. Il n’y aura pas de solution écologique sans un autre partage des richesses.


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