Les livreurs à vélo relèvent la tête

En France et ailleurs, les ubérisés commencent à s’organiser pour contrer les mauvaises conditions de travail imposées par les plateformes. Pour entrer dans la lutte sociale, ils partent de zéro.

Le rendez-vous est donné à Saint-Ouen, à proximité d’un entrepôt Deliveroo où une action de protestation doit avoir lieu. Jean-Daniel Zamor, 24 ans, se définit comme un vétéran de la livraison à vélo. Cela fait deux ans et demi qu’il travaille pour les applications Uber Eats et Stuart, quand la plupart des livreurs ne tiennent pas plus de six mois. D’une voix calme et assurée, il explique les raisons de sa longévité. « D’abord, ça n’a jamais été mon job principal, toujours un complément de revenu. Au début, je faisais ça quatre soirs par semaine, soit quinze à vingt heures de travail. J’ai diminué mais je suis resté pour défendre les autres livreurs. »

À quoi ressemblent ces soirées de livraison ? « Je me connecte à l’appli, j’attends ensuite de longues minutes que l’algorithme me propose enfin une course, explique le jeune homme. Je n’ai que 15-20 secondes pour accepter ou non la livraison. Je me rends au restaurant indiqué, sans toujours savoir ce que cela va me rapporter. Je ne découvre l’adresse du client qu’une fois sur place. Pour être bien noté, il faut aller toujours plus vite. Alors que c’est interdit, certains prennent des scooters pour enchaîner plus rapidement les courses. »

Présentée au départ comme un moyen d’arrondir les fins de mois, la livraison à vélo est devenue l’activité principale de nombre de jeunes confrontés au chômage et à la précarité. Certains se mettent parfois en danger pour enquiller le plus de livraisons possible. Certains en ont même perdu la vie, tel Franck Page, livreur d’Uber Eats, mort écrasé par un camion à Bordeaux.

En mai 2017, à peine trois mois après ses débuts, Jean-Daniel participe à la création du Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap), qui lutte pour améliorer les conditions de travail imposées par les plateformes. Le combat aujourd’hui est contre Deliveroo, qui vient de modifier sa tarification des livraisons. « Il y a eu un nivellement par le bas : Deliveroo, qui payait le mieux, a tenté de se rapprocher des conditions de ses concurrents », explique le livreur. Les minutes passent. Il reçoit des messages sur Facebook : à la suite d’un malentendu, certains ont compris qu’il fallait se retrouver à Courbevoie. Jean-Daniel décide d’aller là-bas.

Tout en cherchant un taxi, le jeune homme détaille l’excitation que lui procure cette lutte sociale inattendue : « Au début, on est dans un système individualiste, atomisé. C’est excitant, car on part de zéro. Au départ, les livreurs étaient satisfaits du système, ils avaient tendance à défendre la plateforme. Puis peu à peu, lorsque les conditions de travail ont empiré, ils ont compris qu’il y avait un intérêt à se regrouper pour se défendre. »

Avec le Clap, Jean-Daniel a voulu réconcilier ses camarades livreurs avec le combat syndical. Ce n’était pas gagné : « Les syndicats traditionnels n’étaient pas appréciés, pas jugés représentatifs. Quand ils ne faisaient que dénoncer les plateformes en promouvant le salariat comme seule horizon possible, ils étaient incompris car ils n’apparaissaient pas du tout connectés au réel. »

Ces combats naissants peuvent-ils être comparés aux débuts du syndicalisme ? « Les livreurs à vélo ont la sensation de devoir commencer la lutte sociale à zéro, car ils sont dans une nouvelle configuration de travail, hors du salariat, de ses codes et protections, explique la sociologue Sarah Abdelnour(1). Il y a des stratégies syndicales à construire, une histoire à écrire. Le fait qu’ils travaillent à la course les rapproche des travailleurs à la tâche du XIXe siècle. » Mais ces nouveaux prolétaires peuvent tirer parti des luttes passées : « La réaction des travailleurs a été rapide, des manifestations et des associations professionnelles ont émergé dès que les conditions de travail et de rémunération se sont dégradées », constate Sarah Abdelnour.

Il reste 61% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents