Traversée Espagne-Maroc : « Des gens sont en danger mais nous devons attendre »

L’Espagne durcit sa politique de sauvetage en mer et se défausse sur le Maroc, au risque d’accroître le nombre de morts, selon Manuel Capa, du Secours maritime espagnol.

À l’été 2018, pas un jour ne passait sans que Manuel Capa soit accompagné d’une foule de reporters du monde entier. Dans les ruelles de Tarifa, d’Algésiras ou d’Almeria, le matelot du Salvamento Marítimo (Sasemar) – l’organisation civile espagnole chargée du secours en mer – et délégué syndical CGT servait de guide local pour les journalistes venus couvrir l’afflux massif de réfugiés dans la péninsule. L’Espagne était alors le pays d’Europe qui enregistrait le plus grand nombre d’arrivées de migrants, plus de 60 000, selon l’Organisation internationale des migrations, pour l’année 2018. Certaines semaines, la Sasemar récupérait 500 exilés en une seule journée dans le détroit de Gibraltar. Depuis le 1er janvier 2019, les réfugiés arrivés en Espagne par la mer sont environ 15 000. Une réduction qui s’explique, selon Manuel Capa, par la militarisation de la frontière et la coopération renforcée avec le Maroc, une politique qui rendrait la traversée encore plus dangereuse.

À l’image d’autres pays en Europe, l’Espagne durcit sa politique de contrôle migratoire. Comment se traduit cette décision dans le détroit de Gibraltar ?

Manuel Capa : Ce durcissement coïncide avec l’arrivée de la Guardia Civil dans la gestion de la frontière maritime. La police militaire espagnole a changé le visage du Salvamento Marítimo, notamment par la mise en place du mando único (mandat unique) en août 2018. Ce dispositif, décidé par le ministère de l’Intérieur, qui a la main sur la Guardia Civil, sert à coordonner les actions de sauvetage et de débarquement des migrants dans les ports du sud de l’Espagne. Plus concrètement, le capitaine maritime, qui donnait habituellement l’alerte depuis sa tour de coordination, est dorénavant supervisé par un policier de la Guardia. C’est l’institution militaire qui a pris les rênes du sauvetage, un domaine alors réservé aux civils.

Ce changement de politique se traduit-il concrètement dans votre quotidien ?

Une des conséquences, c’est l’augmentation du temps de réaction entre l’alerte émise par le centre de coordination à la vue d’un bateau en perdition au large et le moment du sauvetage. Il peut se passer trois ou quatre heures alors qu’auparavant un navire de secours pouvait sortir du port en quelques dizaines de minutes. Les pateras, ces embarcations précaires qu’empruntent les exilés pour traverser le détroit, risquent souvent de se perdre sans que personne ne lève le petit doigt. Ce qui élève le nombre de morts en mer. En 2018, sur un peu plus de 60 000 personnes récupérées, environ 800 ont été retrouvées mortes. Aujourd’hui, alors que le nombre d’arrivées a chuté à 15 000, environ 300 personnes sans vie ont été repêchées.

Le gouvernement espagnol soutient financièrement le Maroc mais refuse d’améliorer nos conditions de travail. Pourtant, notre organisation est reconnue dans la société. Son rôle n’est pas seulement lié au domaine des migrations, mais aussi aux nageurs qui se perdent en mer ou aux pêcheurs en difficulté. Nous demandons donc davantage de moyens et des équipages plus nombreux à bord. Sur des bateaux pouvant mesurer plus de 30 mètres, nous sommes moins de dix sur le pont. Sur le plus petit, qui est long de 21 mètres mais est aussi l’un des plus rapides, nous sommes seulement trois : un capitaine, un mécanicien et un matelot.

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