Marseille : « Le piquet de grève, c’est une chaleur humaine »

Les annonces d'Edouard Philippe n'ont pas apaisé les grévistes, qui accentuent la pression sur le gouvernement. Preuve encore ce jeudi, où le port marseillais est totalement à l'arrêt.

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T out le port est à l’arrêt pendant 24h, il n’y a pas d’activités aujourd’hui. » Visibles depuis la route, des colonnes de fumée noire, annoncent l’opération « port mort ». Elles émanent des feux devant la porte 4 du Grand Port Maritime de Marseille (GPMM), tenue par les dockers, et de la porte 2C, bloquée depuis mardi par les agents du port (chauffeurs, mécaniciens, électriciens…) « jusqu’à la fin du mouvement », explique Pascal Galéoté, secrétaire général CGT GPMM, le syndicat majoritaire. Dans le « port autonome » chargé d'histoire, et où travaillent aujourd'hui plus de 1000 personnes, la culture syndicale est « transmise de père en fils » selon l’électricien « Tonton Tony ». Des grèves reconductibles, presque tous en ont faites : plus de 30 jours contre la réforme des ports en 2008, une vingtaine de jours contre la loi travail en 2016. Mais aujourd'hui, tous décrivent une « mobilisation historique ». « Je crois que je n’ai jamais vu un truc aussi gros au niveau du port », lançait Pascal Galéoté ce jeudi matin. « En une quinzaine d’années, c’est la première fois que je vois ça », confirme Lionel*, un employé administratif. « En venir à de telles extrémités c’est grave, mais le sujet est très grave aussi. » Et ce n’est pas l’allocution de « Doudou », le Premier ministre Edouard Philippe, dont « personne n’attendait rien » qui a calmé les esprits… Bien au contraire.

Si on fait des concessions aujourd’hui par rapport aux annonces d’hier, on le paiera toute notre vie !

Quand Pascal Galéoté prend la parole ce jeudi matin pour l’assemblée générale, le réfectoire est rempli. Devant lui, son auditoire est à dominante jaune fluo, couleur du manteau des agents du port, et rouge, comme le dossard de la CGT. Derrière lui est accrochée une grande banderole « Les Barricades du port », nom choisi pour ce « lieu de lutte où on se réunit, où on peut débattre, où chacun peut exprimer ses doutes s’il en a. » D’entrée de jeu, le secrétaire général CGT du port interroge avec ardeur : « Est-ce qu’on est favorable à durcir le mouvement ? » La réponse de la salle ne laisse pas de doute quant à son approbation.

Si la grève n’est pas « illimitée » et basée sur des roulements et du débrayage pour assurer sa continuité, le mouvement s’est donc durci à partir de mardi. Les grévistes espèrent entraîner avec eux les travailleurs d'autres secteurs d'activité, peu ou pas encore mobilisés. Devant cette fameuse porte 2C du GPMM, « la plus grande, la plus symbolique », les voitures retournées impressionnent : « Elles devaient partir à la casse », rassurent les agents. Ces derniers sont là jour et nuit, organisés en tours de garde. Des enseignants, des gilets jaunes, des étudiants, des militants inter-luttes, chômeurs, ou encore des jeunes cheminots, comme Raphaël, viennent apporter leur soutien : « On est venu soutenir le mouvement, eux nous ont rejoint à la gare Saint-Charles il y a quelques jours, donc c’est à notre tour. On reconnaît quelques camarades de luttes ça fait plaisir. » Autour du feu on discute un verre à la main, on rigole, on joue au foot, on se ravitaille, on fait exploser des pétards… Dans une des voies qui mène au port, une partie de boules est même improvisée sur le bitume :

« Elle a touché là !

- Mais n’importe quoi là, elle a pas touché ! »

Un dessinateur industriel, employé au GPMM, est formel: « Le piquet de grève, c’est une chaleur humaine que tu trouves plus ailleurs. » « Le piquet de grève n’est pas que symbolique », complète Olivier Mateu, secrétaire générale de l’Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, venu lui aussi apporter son soutien. « C’est des discussions les plus futiles, comme les plus fondamentales. C’est la créativité des travailleurs et ça rassemble toute la poésie de la grève. » Il balaie ses collègues du regard : « Là il n’y a que des gens qui ont perdu une journée de salaire… » Il se reprend : « … qui ont investi une journée de salaire. »

Souvent en première ligne dans les luttes sociales, les « portuaires » avouent ne pas se battre seulement pour eux-mêmes, avouant « avoir fait le plus dur ». « On rend service à des gens qui ne peuvent pas faire la grève. Pour la loi travail aussi ça a été le cas », détaille Lionel. « On s’est mobilisé jusqu’au bout alors que ça nous a coûté. Pas que financièrement, quand on est sur un piquet, on n’est pas avec notre famille non plus. Mais c’est aussi un peu pour eux qu’on fait ça. » En évoquant la clause du grand-père, Olivier Mateu renchérit : « Qui a fait des enfants pour qu’ils deviennent des galériens? » Le mot de la fin revient à Pascal Galéoté : « On peut espérer, on doit espérer, pouvoir construire une société meilleure. »

  • Par souci d’anonymat, le nom a été modifié.

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