Retraites : les syndicats à quitte ou double

Dans le bras de fer avec le gouvernement se joue non seulement l’avenir des réformes, mais aussi la légitimité des grandes centrales, secouées par un an de gilets jaunes.

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C’est un tournant et il pourrait bien finir en dérapage incontrôlé.Les mobilisations massives, dans la rue mais aussi au regard des taux de grève, donnent un souffle inespéré au mouvement syndical qui n’avait, jusque-là, pas réellement bénéficié de la grogne sociale pourtant ininterrompue depuis deux ans. Force ouvrière peinait à se remettre d’une année 2018 compliquée, avec le départ de Jean-Claude Mailly et la démission de Pascal Pavageau sur fond de scandale. De son côté, la CGT, affaiblie par l’affaire Lepaon – ancien secrétaire général épinglé en 2015 pour le coût des travaux de rénovation dans son appartement de fonction – et l’arrivée de Philippe Martinez, aux méthodes controversées, avait tenté dès 2016 de bousculer sa ligne historique dite du « syndicalisme rassemblé » pour laisser place à un « syndicalisme de masse et de classe ».

Mais, sur le terrain, l’irruption des gilets jaunes en novembre 2018 avait de nouveau mis en lumière l’échec du monde syndical à rassembler cette masse, qui, comme un effet boomerang, irrigue leurs rangs. Même à la CFDT. « On voit plus souvent nos adhérents sur les ronds-points, les samedis, que dans les manifestations syndicales : les gilets jaunes nous ont montré que non seulement ils savaient faire sans nous, mais qu’en plus ils faisaient mieux !,affirme une déléguée syndicale territoriale CFDT, mobilisée contre la réforme des retraites. Même si on est passés devant la CGT dans le privé, on a baissé : c’est surtout l’abstention qui a augmenté. Le syndicalisme est en crise ! » À la CFDT, environ 30 % des militants sont opposés à tout passage à un système de retraite à points et, par conséquent, s’opposent à leur confédération. « Déjà pour la loi travail, nous étions contre : Laurent Berger nous a dit qu’il fallait attendre que la loi passe pour influencer sur les décrets d’application. Et puis en fait, on s’est fait avoir ! », se souvient-elle. Dans les prochaines semaines, c’est tout un pan du syndicat qui pourrait décrocher alors que la CFDT apparaît déjà très isolée – ses partenaires historiques, l’Unsa et la CFTC, ne la soutiennent pas franchement. « La CFDT s’est radicalisée dans son choix de syndicalisme de lobbying, analyse Stéphane Sirot, historien spécialiste du syndicalisme, de l’histoire des grèves et des relations sociales. Elle est devenue complètement dépendante du gouvernement car son poids, et donc son existence, n’est désormais possible que si le gouvernement la lui accorde. Laurent Berger est perdu s’il n’a pas le pouvoir d’être un partenaire… »

Du côté de l’intersyndicale, les centrales font aussi face à la montée en puissance de leurs bases, une cure de jouvence qui les pousse au bras de fer avec un gouvernement qui refuse toujours de les considérer et de les prendre en compte. À la très policée CFE-CGC, « au début, François Hommeril ne voulait pas appeler à la grève, car ce n’est pas du tout dans notre culture, concède un secrétaire fédéral. Nous sommes poussés par nos fédérations… On est prêts à négocier, mais on se mobilise contre une méthode : celle de l’amateurisme et de la rupture totale du dialogue social depuis deux ans ! » Un revirement dont le gouvernement ne semble pas prendre la mesure.

Du côté de la CGT, « Philippe Martinez va devoir rester sur un mot d’ordre ferme : il ne pourra pas négocier, il a les mains liés par sa base », confirme Stéphane Sirot_. Dans ce rapport de force, les syndicats mettent en jeu leur légitimité et, avec elle, leur rôle de régulateur social. Un pari qui ne peut pas être perdu, au risque de transformer durablement le paysage social français. Si le gouvernement ne saisit pas cette occasion d’apaisement, en leur accordant une victoire : « On va vers un paysage social dramatique, s’alarme Stéphane Sirot. _Un panorama où deux extrêmes se font face : les libéraux et l’extrême droite avec, au milieu, un régulateur social basé sur des mouvements défensifs, éruptifs et violents, sans structure, sans possibilité de négocier et donc, sans débouché politique… C’est le chaos ! » Mais dans la perspective de 2022, n’est-ce pas exactement ce que cherche Emmanuel Macron ?


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