Calamity Trump

En vérité, la politique de Donald Trump n’a aujourd’hui qu’une seule cohérence. Une obsession : sa réélection. Pour flatter un électorat à courte vue, il lui fallait son trophée. Bush avait eu Saddam Hussein, Obama a eu Ben Laden, il aura Soleimani.

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Que peut donc nous apporter de bon cette année 2020 qui commence si mal ? Un peu de bonheur personnel ? C’est en tout cas le vœu que notre équipe forme pour vous, lectrices et lecteurs, fidèles de Politis. Mais pour vivre heureux, il ne suffit plus aujourd’hui de vivre caché, comme nous y invite le proverbe, il faudrait aussi se murer dans l’indifférence. Et de cela, nous sommes incapables. Et c’est cette présence exigeante au monde qui nous unit autour de ce journal. Ce que nous pouvons souhaiter, au moins, parce que c’est un vœu raisonnable, c’est une victoire du mouvement social contre la réforme des retraites. Voilà que l’on rediscute cette semaine de l’un des volets les plus révoltants du texte : la pénibilité. Le refus de prendre en compte les métiers les plus physiques, ceux qui brisent les corps, est la preuve du caractère profondément antisocial du projet. On est là en face de quelque chose qui s’apparente à du mépris de classe. Mais au moins dans cette affaire, nous avons le réconfort de pouvoir nous battre. Quand il s’agit de la situation internationale, des flammes qui ravagent l’Australie, ou du Moyen-Orient, nos vœux paraissent bien vains. Il nous reste à brûler un cierge de mécréant devant la folie des hommes.

Une folie qui, ces jours-ci, est celle d’un homme. On a déjà tout écrit sur Donald Trump. On lui a prêté des stratégies. On a dit qu’il ne voulait pas la guerre, et que son arme à lui, c’est l’économie. On a dit qu’il ne pensait qu’à l’Amérique, fût-ce aux dépens du reste du monde. On a dit qu’il voulait désengager son pays des points chauds du globe. Tout cela est vrai sans doute. Mais voilà que son geste de forban voue à l’échec toute tentative de rendre cohérente sa politique. En faisant assassiner l’homme fort du régime iranien, Ghassem Soleimani, Donald Trump a exposé ses compatriotes à des représailles un peu partout dans le monde. À commencer par l’Irak, dont le Parlement a voté l’expulsion des six mille États-Uniens encore sur place. Il a durablement impuissanté la coalition qui lutte contre Daech. Il a relancé une vague de nationalisme en Iran et en Irak. Il a affaibli la contestation sociale et démocratique qui se manifestait dans ces pays. Il a replongé les États-Unis dans la fournaise moyen-orientale et poussé la région au bord de la seule guerre qui lui manque encore.

En vérité, la politique de Donald Trump n’a aujourd’hui qu’une seule cohérence. Une obsession : sa réélection. Pour flatter un électorat à courte vue, il lui fallait son trophée. Bush avait eu Saddam Hussein, Obama a eu Ben Laden, il aura Soleimani. Il s’est ainsi rapproché des néo-conservateurs de George W. Bush qui voulaient être les gendarmes du monde. Ses motivations officielles, selon lesquelles Soleimani préparait une action contre les États-Unis, sont aussi invérifiables et peu crédibles que les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Quant à l’argument des représailles, il faut pour en juger remonter jusqu’en 2018. Car le climat de tension qui est indirectement à l’origine de la mort d’un ressortissant américain, le 27 décembre, puis de l’assaut de l’ambassade US à Bagdad, deux jours plus tard, résulte, ne l’oublions pas, d’un élément déclencheur : la dénonciation unilatérale de l’accord sur le nucléaire iranien signé par son prédécesseur. C’est le président américain qui a ouvert cette énorme boîte de Pandore. Et les premières victimes de son acte insensé seront les peuples qui manifestaient ces dernières semaines dans un cadre inédit, transcendant les communautés et les confessions, pour la démocratie et contre la corruption, au Liban et en Irak, comme précédemment en Iran.

Et c’est ici que la morale et la géopolitique ne font plus du tout bon ménage. La morale se serait bien accommodée de la mort de ce général Soleimani passé maître dans la répression. Ce personnage sanguinaire a fortement contribué à l’anéantissement de la rébellion syrienne, notamment à Alep, et aujourd’hui encore à Idlib. Il avait les mains dans le sang aussi à Bagdad et à Bassora pour réprimer les manifestants irakiens. Ce qui explique que beaucoup d’entre eux aient manifesté leur joie à l’annonce de sa mort. Au total, des dizaines de milliers de morts sont imputables à ses milices. Voilà pour ce qui pourrait ressembler à de la morale. L’exécution d’un criminel de guerre. Mais Soleimani n’a pas été tué parce qu’il massacrait les Syriens ou conduisait la répression en Irak. Il est mort pour la réélection de Donald Trump. Et son assassinat a pour effet de renforcer le régime de Bagdad et de submerger l’Iran d’une vague nationaliste sans précédent depuis la révolution islamique. Trump a réussi à réduire au silence, on ne sait pour combien de temps, les démocrates irakiens et iraniens. Ce que Soleimani ne parvenait pas à faire. Si bien que l’on a vite déchanté sur la place Tahrir de Bagdad. Quant à Calamity Trump, emporté par un délire qui n’est pour l’instant que verbal, il menace à présent de détruire les joyaux culturels de l’Iran. Comme un vulgaire taliban. Incapable de comprendre que les richesses architecturales d’Ispahan et de Chiraz n’appartiennent pas en propre à l’Iran, mais à l’humanité tout entière.

Et la France dans tout ça ? Que fait-elle la France ? Eh bien, par la voix de son Président, elle assure Donald Trump de sa « solidarité ». Ne pouvant espérer des paroles de courage, on aurait préféré le silence.


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