Comptoirs trop politiques

Le Saint-Sauveur à Paris, le Chat noir à Nantes et le Papier timbré à Rennes : trois bars connus pour être prisés par le milieu contestataire local ont fait l’objet de fermetures administratives.

Victor Le Boisselier  • 29 janvier 2020 abonné·es
Comptoirs trop politiques
© Jean-Marie Goater, patron du Papier timbré, à Rennes, et ANtoen, barman.ROMAIN HAILLARD

Même baissé, le rideau métallique du bar le Saint–Sauveur ne perd rien de son mordant. Blanc sur noir, un poing américain dessiné vient frapper l’œil des passants, encadré par ce message : « Welcome to Ménilmontant ». Mais, ces derniers jours, le bistrot du XXe arrondissement a été contraint de baisser les armes. Une discrète feuille blanche balafre la devanture : « Le préfet de police a décidé la fermeture administrative de l’établissement “Le Saint-Sauveur”. » Du 21 au 30 janvier, ses portes restent closes. Un coup dur pour ce symbole de l’antifascisme dans la capitale. Cette décision pourrait se voir comme un cas isolé, mais plusieurs établissements connus pour leur engagement ou leur fréquentation militante ont essuyé des sanctions similaires. Des attaques ciblées contre des lieux souvent fantasmés par les autorités comme repaires de la subversion ?

« Simple mesure de police, nous ne faisons qu’appliquer la loi », déclare sobrement la préfecture. À l’origine de cette décision, une plainte du voisinage pour nuisances sonores. Aux formules procédurales et sibyllines de l’institution policière, le Saint-Sauveur oppose une plume rageuse sur sa page Facebook : « Parce que, pour eux, la convivialité est dangereuse car synonyme de subversion. Parce que ce qu’ils ne contrôlent pas leur fait peur. Parce que, dans leur vision du monde, le Paris antifasciste, populaire et militant n’a pas sa place. » Propriétaire du troquet et figure du milieu militant parisien, Julien Terzics y voit un acte délibéré et profondément politique.

« J’ai ouvert mon établissement en 2006, je n’ai rien changé en quatorze années d’existence. Pourtant, depuis deux ans, les flics viennent tout le temps pour me chercher des noises », peste le patron. Une colère qui se mue en exaspération quand il tente de passer en revue ce harcèlement policier : « Je n’arrive même plus à quantifier les emmerdes, j’ai dû être convoqué une dizaine de fois au commissariat, souvent pour des broutilles. » Le patron a mis en ligne une cagnotte pour tenter d’éponger ses pertes. Neuf jours sans activité peuvent suffire à mettre un bar à terre.

Le Chat noir, lui, se relève péniblement d’un mois de fermeture. Le bar nantais tire son nom d’un célèbre cabaret parisien de Montmartre et revendique davantage une identité culturelle, plus que militante. « J’ai continué de payer trois employés à temps plein pendant cette période, le chômage technique n’a pas été retenu du fait de la sanction », grimace Claire Brisseau, la patronne, avant de rassurer : « Depuis huit années, mon bar fonctionne bien, j’ai grignoté sur mes réserves. » Le matou survivra, mais se souviendra de l’injustice. Le 12 décembre, la préfecture de la Loire-Atlantique annonce dans un communiqué de presse sa décision de fermer ce « bistrot des arts ». Une annonce inhabituelle pour ce genre d’acte administratif selon la propriétaire, vécue comme une mise au pilori.

Le communiqué égrène ses raisons : « Surconsommation d’alcool, non-respect des horaires de fermeture, nuisances sonores au préjudice du voisinage… » Pas l’ombre d’un grief politique. Pourtant, la décision s’est bien fondée sur les « mauvaises » fréquentations du Chat noir. Le 14 septembre 2019, les gilets jaunes font leur rentrée. Des caméras de vidéosurveillance braquent leurs regards sur la devanture de l’établissement, qui se trouve sur le parcours des manifestants. Quatre « individus » s’y trouvent, jettent ce qui leur passe sous la main vers les forces de l’ordre. Certains d’entre eux quittent les lieux, d’autres restent devant le bar. Claire Brisseau parcourt les pièces du dossier, obtenues seulement après qu’elle a tenté de contester la fermeture devant la justice administrative.

Parmi les documents, une note de la direction départementale de la sécurité publique adressée à la préfecture. Motif principal pour la fermeture : l’absence d’intervention du personnel lors des jets de projectiles. La patronne du bistrot fulmine : « Dehors, c’est quasi une guerre civile ! Nous n’y participons pas, d’un côté comme de l’autre, même si nous soutenons le mouvement social. Mes employés et moi, nous ne sommes pas des auxiliaires de police ! » Rien à faire, devant le tribunal administratif, le juge tranche sévèrement : « La fréquentation de l’établissement a permis la commission de troubles graves à l’ordre public. »

Quand Jean-Marie Goater, patron du Papier timbré, à Rennes, a appris la fermeture du Chat noir, il a tout de suite proposé son aide. Le bar tenu par cet adjoint au maire à la démocratie locale a des airs de vétéran de la répression. Surtout après avoir administré un revers en justice à la préfecture de l’Ille-et-Vilaine. Une riveraine avait porté plainte en septembre pour des nuisances sonores. Le préfet avait alors décidé, le 10 décembre, de fermer le café-librairie pendant seize jours. Trois jours plus tard, Jean-Marie Goater obtient du tribunal administratif la réouverture de son bar. « Aucun constat d’agent ne corroborait la plainte ni n’établissait que les nuisances venaient de ma clientèle. »

Le café-librairie avait déjà dû fermer une première fois. Le jour de la Fête de la musique 2018, une patrouille de police passe devant le bar vers 2 heures. Malgré la fermeture, du monde reste aux abords de l’établissement. Ce soir-là, le Papier timbré accueillait une soirée de soutien aux inculpés des mouvements sociaux. Un groupe barre le passage de la voiture, une altercation s’ensuit, une policière est agressée. La décision, non contestée en justice par Jean-Marie Goater, continue de lui coller à la peau. « Cet antécédent fait de nous les parfaits coupables. Le moindre soupçon devient une preuve. »

Le Papier timbré se voudrait une sorte d’antithèse de la préfecture. « Les expulsions et le mauvais traitement des sans-papiers, le matraquage et les interdictions de manifester : c’est ça, la préfecture. Le bras armé de l’État en Bretagne », estime Jean-Marie Goater. Au Papier timbré, en revanche, « nous faisons des soirées de soutien aux sans-papiers et aux sans-abri, nous organisons la solidarité avec les manifestants inquiétés par la justice. C’est clair, nous n’avons rien pour leur plaire ».

Jamais les autorités ne reconnaîtront une quelconque dimension politique à ces fermetures. Mais elles témoignent d’une vision étriquée de la ville, où les nuits devraient être dociles et ses espaces de liberté priés de chuchoter, voire de la fermer.

Société
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