Le coup de l’immigration

Un énième rapport montre l’absence d’impact négatif des étrangers sur l’économie. Mais les parlementaires LREM dénoncent un autre « coût » : « l’acceptabilité sociale ». À l’instar de la droite et du RN.

Nadia Sweeny  • 29 janvier 2020 abonné·es
Le coup de l’immigration
© Une manifestation de travailleurs sans papiers, le 18 décembre 2018, à Paris.Eric Feferberg/AFP

Certains constats devraient jouir d’une large diffusion dans le débat public. C’est le cas de passages du rapport d’information du Comité d’évaluation et de contrôle (CEC) des politiques publiques publié mercredi 22 janvier à l’Assemblée nationale et portant sur « l’évaluation des coûts et bénéfices de l’immigration en matière économique et sociale ». D’abord, « l’immigration récente en France est plus faible que dans la moyenne des pays de l’OCDE » : entre 2000 et 2017, la part d’immigré·es ne progresse que de 2 points dans l’Hexagone, loin derrière les 8,1 en Espagne, les 6,1 du Royaume-Uni ou même les 2,9 en Allemagne. Ensuite, l’augmentation du nombre d’immigrés « ne conduit pas à une baisse des salaires et/ou à une hausse du chômage ». Mieux encore, l’immigration « augmente mécaniquement le PIB, par l’accroissement de la population totale du pays, par ses effets induits sur la consommation et les investissements publics ou privés ». Le rapport conclut même : « De 1979 à 2011, soit sur plus de 30 ans, l’immigration n’a jamais représenté un déterminant majeur du solde budgétaire » de la France… Une bonne nouvelle ? « C’est le énième rapport sur la question du coût de l’immigration qui répète ce que l’on sait déjà, s’agace François Gemenne, politologue, enseignant à l’université de Liège et à Sciences Po Paris, spécialiste des migrations. Il serait temps de se poser la question de notre obsession pour cette thématique. Imaginez le scandale si vous faisiez un tel rapport sur les personnes handicapées… C’est une manière de sortir cette partie de la population du corps sociétal. On sous-entend que si elles ne rapportent pas de l’argent, elles ne sont pas les bienvenues. »

Officiellement, pour les deux rapporteurs, Pierre-Henri Dumont (LR) et Stéphanie Do (LREM), il s’agit de mieux connaître un phénomène pour battre en brèche les fantasmes. Mais l’argument atteint sa limite au moment où, fustigeant un déficit statistique qui ne permettrait pas de calculer au plus juste le coût de l’immigration, ils veulent pousser la démarche au risque de dérapages assumés. Dans le même rapport, ils dénoncent ainsi « les forces de sécurité qui ne comptabilisent que les budgets fléchés directement sur la question migratoire – police aux frontières ou infractions au titre de séjour – sans inclure les délits de droit commun dans lesquels des étrangers peuvent être impliqués », réclamant des outils pour établir la part des budgets des grands services publics – Pôle Emploi, CAF, CPAM, Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU)… – « imputable » aux immigrés. « La CAF, par exemple, doit intégrer des données sur les origines », affirme ainsi Pierre-Henri Dumont, qui assume de vouloir faire « sauter » le verrou de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Nous voilà donc repartis pour un tour, dans une forme de débat sur les statistiques « ethniques », chères à la droite sarkozyste, interdites en vertu de la loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978.

Un débat d’autant plus troublé qu’il s’agit d’évaluer le « coût » d’une population et que, par ailleurs, les frontières sont minces entre les notions. La question de l’immigration débouche presque automatiquement sur celle des « secondes générations » – dont la proportion est évaluée à 27 % de la population dans le rapport. Or, la situation des « enfants d’immigrés », ou plus exactement des « personnes racisées », dépasse la question immigrationnelle propre pour entrer dans des problématiques sociales bien plus larges. Ces considérations posent par ailleurs une autre question fondamentale : quand cesse-t-on d’être considéré comme un immigré ? Gérard Noiriel, historien auteur d’un ouvrage qui déconstruit la pensée d’Éric Zemmour (1), rappelle dans un entretien à La Marseillaise (2) qu’« actuellement on considère “immigrés” des gens qui sont français. D’où la question de l’intégration. S’intégrer à quoi ? Ça ne veut rien dire. S’intégrer, c’est s’intégrer à la nation française. Des gens qui sont français ne le seraient donc pas, selon ces discours ? Il peut y avoir des phénomènes de communautarisation, mais il n’a jamais existé de communautés d’immigrés qui ont mis en péril le pays qui les accueillait. Ce sont des problèmes sociaux qui sont convertis en questions d’immigration ». Sans le vouloir, le député LR auteur du rapport d’information du CEC valide cette porosité des concepts en nous racontant au détour d’un couloir de l’Assemblée nationale que, voulant connaître la proportion d’immigrés dans un de ces quartiers classés politique de la ville (PQV), il a « proposé un repas sans porc ». Résultat : « Seules deux familles ont demandé à en bénéficier : cela prouve bien que les quartiers PQV ne sont pas seulement habités par des immigrés »… L’on découvre ainsi, derrière le pragmatisme affiché, un mécanisme plus pervers qui englobe dans la question migratoire des populations qui n’en sont pas et vice-versa. « On ne peut pas nier que la majorité des immigrés est issue de pays à majorité musulmane », se défend-il, avant de continuer : « On a une immigration trop africano-centrée, on doit élargir cette immigration, car garder une immigration monocolore et mono-religieuse pose un vrai problème d’acceptabilité sociale. » Ainsi, iladmet que sa cible, ce sont d’abord les populations mêmes qu’il identifie comme objet d’un rejet par la société, plutôt que les ressorts profonds de cette « inacceptabilité sociale ». Ce concept est devenu un argument politique que l’on retrouve ailleurs. Par exemple, dans le rapport sur la gestion de l’aide médicale d’État (AME) rendu en octobre dernier, où l’Inspection générale des affaires sociales et l’Inspection générale des finances considèrent « comme une priorité la lutte contre la fraude et les abus, qui fragilisent l’acceptabilité politique du dispositif », tout en précisant que le nombre de bénéficiaires est stable depuis 2015… « C’est la mission du politique de fabriquer ou non de l’acceptabilité, qui n’est pas une donnée immuable, peste François Gemenne. On voit bien que l’extrême droite impose ses termes et ses questions, et que les autres, comme des godillots, acceptent d’y répondre. »

Une autre variante de ce phénomène tend à prôner le durcissement de l’accès à un droit pour « protéger » ce même droit. Édouard Philippe, lors de sa présentation des 20 décisions du gouvernement « pour améliorer notre politique d’immigration, d’asile et d’intégration » en novembre, a ainsi fait usage de cette pirouette : « Notre rôle est aussi de protéger l’immigration familiale en luttant contre certains détournements. » Pour la « protéger », il faut la rendre moins accessible tout en élargissant les mesures prises allant dans le sens d’une immigration « choisie » – de travail et diplômée – au détriment de l’autre, familiale. Nicolas Sarkozy n’est pas loin. « La plus grosse part de l’immigration familiale concerne les conjoints de Français, et M. Macron ne va pas pouvoir empêcher un Français d’épouser une étrangère. C’est un droit fondamental »,a rétorqué Patrick Weil sur France Inter. Ce politologue français, spécialiste de la question, cosigne, avec d’autres chercheurs et acteurs indépendants, un rapport intitulé Pour des politiques migratoires conformes à toutes les exigences de la République, rendu public le 21 janvier. Ils y dénoncent, entre autres, « la tentation récurrente des autorités politiques et administratives de recourir à des stratégies de dissuasion privilégiant la précarité plutôt que l’établissement de droits pérennes », et forment diverses propositions, dont le règlement dans les six mois de la situation des 300 000 sans-papiers : en attribuant des titres de séjour aux « personnes qui en sont exclues mais dont l’éloignement sera impossible », et en ramenant à la frontière les autres. Ils insistent par ailleurs sur une clarification « par le haut » du droit et de son application, afin de « tourner le dos aux instrumentalisations ». Au regard de la stratégie politique d’Emmanuel Macron, qui relance systématiquement le débat sur des termes sécuritaires et économiques – en vue d’une confrontation avec le Rassemblement national ? –, pas sûr que cela soit entendu.

(1) _Le Venin dans la plume__,_ La Découverte, septembre 2019.

(2) lamarseillaise.fr, 9 octobre 2019.

Société
Temps de lecture : 7 minutes

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