Faire grève en réinventant son travail

Les avocats grévistes ont expérimenté la puissance de l’intelligence collective, placée au service de la lutte… et de la justice.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Non, notre travail n’est plus supportable. Nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas continuer à travailler toujours plus longtemps. Mais oui, nous voulons travailler mieux. C’est ce qu’ont affirmé nombre de travailleurs qui ont jeté leurs vêtements ou outils de travail aux pieds de leurs hiérarchiques. Non par refus du travail, mais par colère contre le maltravail, le travail empêché, ce travail ni fait ni à faire dont ce gouvernement s’est fait une spécialité – comme le lui a reproché le Conseil d’État à propos du projet de loi de réforme des retraites. Ce sont sans doute les avocat·es qui ont fait preuve de la plus grande inventivité. Non pas tant en inaugurant le jeté d’outils en lançant leurs robes noires aux pieds de leur ministre. Ni parce qu’elles et ils ont repris – à plusieurs centaines, le 12 février au palais de justice de Paris – le chant des cheminots et des gilets jaunes, « On est là » (« Pour l’honneur des défenseurs et pour un monde meilleur, nous on est là… »).

Le plus original dans leur lutte est leur choix d’utiliser la grève pour réinventer le mode d’exercice de leur travail. Traditionnellement, leur travail s’organise comme une profession libérale : un client, un dossier, une plaidoirie préparée solitairement. Mais à Bordeaux, à Toulouse, à Paris, pour ne pas laisser leurs clients les plus précaires – et notamment les sans-papiers – sans défense, les avocat·es ont complètement transformé leur méthode de travail en inventant la « défense massive ». Au lieu de défendre chacun·e son client, il s’agit de « mobiliser un grand nombre d’avocats pour la défense d’un petit nombre de prévenus » : le travail collaboratif permet d’être bien plus efficaces. « Même si on reçoit les dossiers la veille, on est plus d’une dizaine dessus, donc on multiplie les arguments. On voit beaucoup plus de choses et ça va plus vite : chacun prépare son moyen et sa jurisprudence. » Du coup, les juges doivent leur donner raison : « On a quasiment vidé le centre de rétention de Bordeaux : pendant dix jours, tous les étrangers qui sont passés devant le juge des libertés sont sortis (1). »

Il est possible qu’à l’issue de la grève, les avocat·es reviennent à des formes plus traditionnelles d’exercice. Mais ces grévistes auront expérimenté durant quelques semaines la puissance de l’intelligence collective, placée au service de la lutte… et de la justice. D’ailleurs d’autres professions plutôt libérales, comme les médecins, commencent à découvrir les avantages de l’exercice collectif (et salarié) du métier, par exemple au sein de centres de santé. Du côté des hôpitaux, on peut aussi penser que la dégradation du travail incitera des équipes médicales à innover dans le sens d’un travail plus collectif fondé sur la délibération entre collègues, au-delà des statuts, des hiérarchies et du reporting maniaque imposé par les gestionnaires. Dans ces initiatives se dessine pour les salarié·es la possibilité de reconquérir du pouvoir sur leur travail et sur leur vie. C’est aussi cela qui se joue dans l’actuel mouvement social.

(1) Nadia Sweeny, « Les robes noires voient rouge », Politis, 5 février.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents