Faire grève en réinventant son travail

Les avocats grévistes ont expérimenté la puissance de l’intelligence collective, placée au service de la lutte… et de la justice.

Thomas Coutrot  • 19 février 2020
Partager :
Faire grève en réinventant son travail
© Alain Pitton / NurPhoto / AFP

Non, notre travail n’est plus supportable. Nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas continuer à travailler toujours plus longtemps. Mais oui, nous voulons travailler mieux. C’est ce qu’ont affirmé nombre de travailleurs qui ont jeté leurs vêtements ou outils de travail aux pieds de leurs hiérarchiques. Non par refus du travail, mais par colère contre le maltravail, le travail empêché, ce travail ni fait ni à faire dont ce gouvernement s’est fait une spécialité – comme le lui a reproché le Conseil d’État à propos du projet de loi de réforme des retraites. Ce sont sans doute les avocat·es qui ont fait preuve de la plus grande inventivité. Non pas tant en inaugurant le jeté d’outils en lançant leurs robes noires aux pieds de leur ministre. Ni parce qu’elles et ils ont repris – à plusieurs centaines, le 12 février au palais de justice de Paris – le chant des cheminots et des gilets jaunes, « On est là » (« Pour l’honneur des défenseurs et pour un monde meilleur, nous on est là… »).

Le plus original dans leur lutte est leur choix d’utiliser la grève pour réinventer le mode d’exercice de leur travail. Traditionnellement, leur travail s’organise comme une profession libérale : un client, un dossier, une plaidoirie préparée solitairement. Mais à Bordeaux, à Toulouse, à Paris, pour ne pas laisser leurs clients les plus précaires – et notamment les sans-papiers – sans défense, les avocat·es ont complètement transformé leur méthode de travail en inventant la « défense massive ». Au lieu de défendre chacun·e son client, il s’agit de « mobiliser un grand nombre d’avocats pour la défense d’un petit nombre de prévenus » : le travail collaboratif permet d’être bien plus efficaces. « Même si on reçoit les dossiers la veille, on est plus d’une dizaine dessus, donc on multiplie les arguments. On voit beaucoup plus de choses et ça va plus vite : chacun prépare son moyen et sa jurisprudence. » Du coup, les juges doivent leur donner raison : « On a quasiment vidé le centre de rétention de Bordeaux : pendant dix jours, tous les étrangers qui sont passés devant le juge des libertés sont sortis (1). »

Il est possible qu’à l’issue de la grève, les avocat·es reviennent à des formes plus traditionnelles d’exercice. Mais ces grévistes auront expérimenté durant quelques semaines la puissance de l’intelligence collective, placée au service de la lutte… et de la justice. D’ailleurs d’autres professions plutôt libérales, comme les médecins, commencent à découvrir les avantages de l’exercice collectif (et salarié) du métier, par exemple au sein de centres de santé. Du côté des hôpitaux, on peut aussi penser que la dégradation du travail incitera des équipes médicales à innover dans le sens d’un travail plus collectif fondé sur la délibération entre collègues, au-delà des statuts, des hiérarchies et du reporting maniaque imposé par les gestionnaires. Dans ces initiatives se dessine pour les salarié·es la possibilité de reconquérir du pouvoir sur leur travail et sur leur vie. C’est aussi cela qui se joue dans l’actuel mouvement social.

(1) Nadia Sweeny, « Les robes noires voient rouge », Politis, 5 février.

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Les produits de nettoyage, un danger chimique qui empoisonne des milliers d’employés
Enquête 30 avril 2026 abonné·es

Les produits de nettoyage, un danger chimique qui empoisonne des milliers d’employés

Chaque jour, dans les bureaux, les hôtels ou encore les usines, des salariés manipulent des produits toxiques et cancérogènes. Pourtant, dans le secteur du nettoyage, faire reconnaître un cancer comme maladie professionnelle reste un épuisant parcours du combattant.
Par Céline Martelet
Annie Thébaud-Mony : « Le travail continue d’empoisonner les plus précaires, en toute impunité »
Entretien 27 avril 2026 abonné·es

Annie Thébaud-Mony : « Le travail continue d’empoisonner les plus précaires, en toute impunité »

En 2012, la sociologue refusait la Légion d’honneur pour dénoncer l’invisibilisation des enjeux de la santé au travail. Quatorze ans plus tard, pour elle, les leçons des précédents scandales sanitaires n’ont pas été tirées. Elle se félicite cependant que les victimes n’hésitent plus à parler.
Par Céline Martelet
Arrêts maladie : la suspicion plutôt que la prévention
Chronique 27 avril 2026

Arrêts maladie : la suspicion plutôt que la prévention

Pour le gouvernement, si les arrêts augmentent, c’est qu’il y a trop d’abus et donc qu’il faudrait contrôler davantage. Une bonne façon d’éviter le débat sur les responsabilités structurelles.
Par Thomas Porcher
Arrêtons de manger du pétrole 
Chronique 20 avril 2026

Arrêtons de manger du pétrole 

De cette « crise énergétique », ne faisons pas une énième occasion de relancer l’industrialisation de l’agriculture. Il s’agit de mettre en lumière l’immense dépendance de l’agriculture aux engrais fossiles. Et de la faire bifurquer.
Par Mireille Bruyère