Retraites : En attendant le « second souffle »

Le mouvement social cherche à rebondir et espère que la bataille de l’Assemblée nationale mettra au jour les failles du pouvoir.

Erwan Manac'h  et  Victor Le Boisselier  • 19 février 2020 abonné·es
Retraites : En attendant le « second souffle »
© Le nouveau ministre de la Santé, Olivier Veran, et le (à peine moins nouveau) secrétaire d’État chargé de la réforme des retraites Laurent Pietraszewski.CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

À l’Assemblée nationale, dans la rue, parmi les syndicalistes, tous s’accrochent à l’espoir d’un regain de la mobilisation contre la réforme des retraites. Le temps du débat parlementaire, les vacances scolaires et la campagne pour les élections municipales ont inscrit la mobilisation dans un faux rythme. Les agents de la RATP n’ont pas mobilisé comme leurs syndicats l’espéraient, le 17 février, les cheminots sont rincés, les profs incapables de prendre le relais et les incinérateurs fonctionnent de nouveau. Il reste toutefois des actions symboliques, toujours aussi nombreuses partout en France pour témoigner du mécontentement diffus ; la mobilisation des avocats qui poursuivent les opérations de blocage de la justice et les fronts brûlants des hôpitaux et des universités, mobilisées sur des revendications qui dépassent la seule réforme des retraites.

Pendant ce temps, le débat parlementaire est entré le 17 février dans sa seconde phase, en séance plénière à l’Assemblée nationale, avec une opposition unie et déterminée à gagner du temps. « La réforme n’envisage que trois possibilités : des travailleurs pauvres, des retraités pauvres ou des gens riches qui vivent sur leurs pensions par capitalisation, dénonce Éric Coquerel, député insoumis, devant l’« Assemblée populaire » qui réunit, ce lundi soir, quelques dizaines de militants aux abords du palais Bourbon. Voilà pourquoi nous allons faire une guerre des tranchées, pour que vous, le mouvement social, trouviez un second souffle. »

Les discussions commençaient au même moment dans l’hémicycle avec le tout nouveau ministre de la Santé et des Solidarités, Olivier Véran, cravate bordeaux rigoureusement nouée autour du cou. Il cite les « pères fondateurs de la Sécurité sociale », Pierre Laroque, Ambroise Croizat, auxquels il ajoute Michel Rocard, et convoque, comme il le fait systématiquement, son histoire personnelle pour vanter la fusion des régimes de retraites : « Du haut de mes 39 ans, j’ai déjà cotisé à 4 régimes différents ». Les 7 corapporteurs du projet tiendront avec lui le crachoir pendant la première heure et demie de discussion, en suivant tous le même schéma d’intervention : dénigrer le système actuel pour vanter leur projet de réforme. Laurent Pietraszewski, plus à l’aise avec les éléments de langage que les détails techniques du projet de loi qu’il défend en tant que secrétaire d’État, tacle à son tour « l’organisation tayloriste de l’obstruction ». L’opposition leur répond par une motion de rejet préalable, rapidement écartée, et une motion référendaire, retoquée également. Ils auront au moins gagné 15 minutes d’argumentation, plus 2 minutes à chaque président de groupe.

Un marathon hors normes commence alors, pour examiner les 41 000 amendements déposés. La présidence de l’Assemblée n’a pas réussi à faire accepter par la conférence des présidents de groupe un principe de « temps programmé », mais la réforme des retraites éprouvera pour la première fois les nouvelles règles inscrites l’an passé au règlement de l’Assemblée nationale, qui limitent les prises de parole multiples sur des amendements similaires. Pour autant, les 84 heures de discussion prévues à l’agenda ne devraient pas suffire. Une prolongation pendant les vacances parlementaires, après le 6 mars, est envisagée par le groupe LREM, tout comme l’activation du 49.3, qui permet un vote sans débat.

Quoi qu’il arrive, l’opposition devrait dégainer une motion de censure à l’issue des discussions. Le groupe socialiste convoque également une commission d’enquête parlementaire pour évaluer la sincérité de l’étude d’impact des deux projets de loi. Sa composition devra respecter l’équilibre des forces de l’Assemblée nationale, mais le PS pourra orienter ses travaux en assumant sa présidence ou la fonction de rapporteur. Elle confère surtout des pouvoirs considérables aux députés. Ils pourront convoquer et faire témoigner sous serment n’importe quelle personnalité et auront un droit de saisir tout document qui présente un intérêt pour son sujet. « Cela va nous être très utile pour préparer un recours devant le Conseil constitutionnel, pour contester la sincérité et la non-exhaustivité de l’étude d’impact », indique une source au sein du groupe socialiste. La condamnation d’une étude d’impact par les Sages serait inédite. Ses conséquences hypothétiques restent donc inconnues.

À l’extérieur de l’hémicycle, tous s’accrochent à ces batailles à venir, qui sont autant d’espoir de gagner la guerre. Le philosophe Frédéric Lordon, tribun du mouvement social, veut voir dans la brutalité du pouvoir un révélateur de ses failles : « Le pouvoir auquel nous avons affaire est sans doute plus fragile qu’il ne le croit lui-même. En n’ayant plus à sa disposition pour se maintenir que les instruments de la force armée, il ne cesse de faire à son corps défendant des démonstrations de faiblesse. Alors, il faut pousser, ne plus cesser de pousser. »

Les intervenants qui se succèdent au micro affichent aussi leurs divergences de vues, qui ressurgissent à chaque fois qu’une mobilisation décroît. Olivier Besancenot, du NPA, regrette notamment les dates de mobilisation isolées, choisies par l’intersyndicale depuis le début du mouvement, et qui sont de plus en plus espacées. « Depuis 2003, nous avons perdu à 4 reprises sur le dossier des retraites avec cette stratégie », juge-t-il. Le militant leur préférerait des journées consécutives de grève, une « montée vers Paris » et des manifestations « dans les beaux quartiers, comme nous ont montré les gilets jaunes ». Une poignée de militants, sur la même ligne, organisent le 22 février la quatrième coordination des comités de grève pour tenter de regrouper des représentants des AG interprofessionnelles qui se réunissent partout sur le territoire depuis le 5 décembre. Ces héritiers du « Front social » et d’autres poils à gratter des grandes centrales syndicales rêvent d’« une vraie [grève] reconductible ». L’intersyndicale prépare quant à elle les prochaines journées de mobilisation, attendues autour du 8 mars.

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