Revenir à la politique

Le risque existe que la colère sociale se transforme en vengeance contre les personnes. C’est ici que l’affaire Griveaux, malgré son aspect marginal et son caractère abject, a tout de même à voir avec l’état de notre société.

Denis Sieffert  • 19 février 2020
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Revenir à la politique
© Lionel BONAVENTURE / AFP

L’histoire devrait nous avoir définitivement appris que la fin ne justifie pas les moyens. L’affaire de la vidéo « à caractère sexuel » qui a provoqué le retrait de Benjamin Griveaux en apporte une nouvelle fois la preuve, et sur un mode particulièrement sordide. Encore que l’on ne sache pas très bien quelle fin poursuivaient nos Torquemada de caniveau. Auront-ils seulement voulu, comme ils le prétendent, dénoncer l’hypocrisie d’un homme politique, ses incohérences, ses mensonges ? Si c’est ça, ils n’ont pas fini ! Et où peut bien se nicher la morale quand on use d’un procédé aussi infâme ? Ils auront tout juste détruit un homme, dont ils ont réussi à faire une victime, et provoqué la souffrance de ses proches. Depuis 2017 qu’il côtoie les sommets du pouvoir, l’ex-candidat à la mairie de Paris défend une politique que nous combattons dans ce journal semaine après semaine. Et osons dire qu’il y ajoute un supplément personnel de suffisance très macronienne qui, certes, invite peu à la sympathie. Mais les instigateurs de la machination n’ont évidemment en rien infléchi le cours d’une politique, ni surtout fait œuvre moralisatrice. Un homme a chuté, c’est tout. Mais aussitôt éliminé, aussitôt remplacé. Et le climat en a été avili.

Si j’emploie le pluriel à propos de nos parangons de vertu, c’est qu’on peine à croire que l’activiste russe Piotr Pavlenski, adepte de l’automutilation (jusqu’à se clouer le scrotum sur la place Rouge !), ait agi seul. L’enquête nous dira peut-être un jour si la machination répondait à d’autres motivations que celles qui sont avouées aujourd’hui. Et si d’autres ont agi dans l’ombre.

Michel Lequenne

Notre ami Michel Lequenne, qui collabora de nombreuses années aux pages Culture de Politis, s’est éteint le 13 février, à 98 ans. Critique d’art, longtemps proche des surréalistes, il était surtout le dernier dinosaure du trotskisme. Né à la politique pendant les grèves de 1936, il fut de tous les combats, notamment en faveur de l’indépendance algérienne. Il participa activement dans les années 1950 aux débats tumultueux à l’intérieur du mouvement trotskiste, se rangeant pour finir du côté de ce qui deviendra la Ligue communiste révolutionnaire, d’Alain Krivine.

Mais on est d’ores et déjà intéressé par le rôle du jeune avocat Juan Branco. Non pour en faire la tête pensante de l’opération, ni même le complice, mais parce que l’on connaît ses engagements, et que ceux-ci peuvent susciter la sympathie. La présence de ce surdoué à la réputation de mythomane et de manipulateur, mais soudain saisi par la modestie (« Je n’ai fait qu’accompagner (Pavlenski) en tant que conseil »), donne à l’affaire une dimension politique. Il s’est fait assez connaître pour que nous sachions qu’il n’a pas seulement pour objectif d’infliger une leçon de morale à Benjamin Griveaux. Son livre, Crépuscule, ses articles, son personnage qui a même fait l’objet d’un portrait dans Politis, tout témoigne d’un réel engagement. Il a défendu certains gilets jaunes, et assisté de très près à une équipée aventureuse, comme l’entrée à coups d’engin de travaux dans la cour du ministère occupé alors par… Benjamin Griveaux. Il pose la question récurrente de la violence, et incarne une radicalité extrême qui ne manque pas de séduire une population poussée par le gouvernement au comble de l’exaspération. On a d’ailleurs senti dans la déclaration impeccable de Jean-Luc Mélenchon comme une crainte : « Insoumis, ne participez d’aucune façon au règlement de compte dont Benjamin Griveaux fait l’objet. » Il est vrai que Branco fut candidat de la France insoumise aux législatives de 2017, avant de prendre ses distances avec ce mouvement. Mais le risque existe que la colère sociale se transforme en vengeance contre les personnes. C’est ici que l’affaire, malgré son aspect marginal et son caractère abject, a tout de même à voir avec l’état de notre société. Non à cause des réseaux sociaux que l’on risque de vouloir bâillonner – l’affaire Marcovic, machination calomnieuse montée par des rivaux de Pompidou, fin 1968, n’avait pas attendu Twitter – mais parce que si le sordide s’est de tout temps invité en politique (qui a dit que House of Cards était une fiction ?), il y a pour cela des moments plus propices que d’autres. Et nous y sommes, parce qu’une colère, et parfois une rage, se manifeste devant le défi que le gouvernement lance au pays. Ceux qui ont perdu un œil ou une main peuvent trouver toute relative la souffrance de Griveaux.

L’arrogante obstination gouvernementale qui impose, en jouant d’une légitimité contestable, une réforme injuste, confuse, moralement insupportable – je pense en particulier au mépris affiché pour les métiers pénibles – blesse profondément notre société. Le sentiment de se heurter à un mur d’outrecuidance technocratique est lourd de tous les dérapages. On a vu l’effigie de la tête de Macron portée au bout d’une pique. La symbolique est détestable. Mais l’affaire Griveaux est un passage à l’acte, doublé d’une revendication de transparence rien de moins que totalitaire. Plutôt que de narguer l’opinion dans un simulacre de débat parlementaire, le gouvernement avait l’occasion de sortir par le haut de cette crise. Nous avions, il y a deux mois, dans cette page même, ébauché l’idée d’un référendum. L’exécutif vient d’en repousser négligemment l’éventualité. Seul le président de la République peut encore y recourir. Il donnerait un peu d’air à une démocratie qui étouffe.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

Temps de lecture : 5 minutes
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