Iran : coronavirus, la crise de trop

Parmi les plus touchés au monde par le Covid-19, le pays est aussi l'un des plus vulnérables, affaibli par les sanctions économiques, la contestation sociale et des dissensions politiques à la tête de l'État.

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Combien de personnes touchées par le coronavirus en Iran ? Mercredi dernier, le bilan gouvernemental officiel annonçait 27 000 cas de contamination, et près de 2 100 décès, ce qui met le pays aux environs du 5e rang mondial pour l'impact du Covid-19. Mais de l'avis de la plupart des épidémiologistes qui s'expriment sur la situation, les chiffres sont très fortement sous-estimés. Il faudrait multiplier le nombre de cas de contamination par cinq, évaluait un cadre de l'Organisation mondiale de la santé de retour d'une récente mission en Iran. Il y a dix jours, l'Iran a libéré (temporairement) 85 000 personnes incarcérées, pour limiter la propagation dans les prisons, surpeuplées et dans un état sanitaire préoccupant, alors que le coronavirus y a été détecté à plusieurs reprises.

« L'Iran s'est réveillé très tardivement », constate François Nicoullaud, analyste politique et ancien ambassadeur de France en Iran de 2001 à 2005, lui aussi très sceptique devant le bilan sanitaire officiel. Vice-ministre de la Santé iranien, Reza Malekzadeh a reconnu publiquement que la réaction du gouvernement avait été tardive. Alors que le virus circulait dans le pays depuis le mois de janvier, les premières contaminations sont officiellement datées du 19 février. « Le gouvernement masque la gravité de la situation, commente l'ex-diplomate_, à la fois parce qu'il n'en a pas pris la mesure, mais aussi pour ne pas effrayer la population. »_

La défiance de la population

Ainsi les autorités se sont-elles jusqu'à présent refusées à prendre des mesures de confinement. Le 20 mars, Jour de l'an iranien (Norouz), plus d'un million de personnes se sont jetées sur les routes du pays pour aller rendre visite à leurs familles, et particulièrement aux anciens, relate Cyrus, un habitant de Téhéran (1). « C'est une tradition immémoriale », souligne l'économiste Thierry Coville, spécialiste de l'Iran au sein de l'Institut de relations internationales et stratégies (Iris). Le confinement total a été décidé hier, et d'application désormais imminente, en dépit d'une longue réticente du gouvernement à paralyser une économie déjà au ralenti. Mais la population s'y plierait-elle docilement ? « Les gens ne croient plus le pouvoir, et sont généralement convaincus qu'ils seraient bien soignés par le personnel médical, qui disposent de prestige en Iran », relève François Nicoullaud.

La défiance de la population s'est en particulier fortement accrue lorsque le pouvoir a nié sa responsabilité dans le crash d'un avion de ligne ukrainien début janvier, avant de reconnaître qu'un missile de l'armée l'avait abattu par erreur, résultat d'un grave dysfonctionnement dans la chaîne de commandement militaire. « Et puis aucun bilan n'a été tiré de la terrible répression du mouvement de protestation né en novembre 2019 contre la hausse du prix des carburants », ajoute Thierry Coville. Une enquête de l'agence Reuters estime à 1 500 le nombre de personnes tuées lors des émeutes. L'Iran avait alors attiré l'attention internationale par sa capacité à isoler le pays du réseau internet mondial, une opération de contrôle social inédite par son ampleur. « Le régime n'a pas relâché la pression, même si la rue est plutôt calme en ce moment », constate Cyrus.

L'impact des sanctions

Mais jusqu'à quand. « Car la situation va inéluctablement s'aggraver, prévoit François Nicoullaud, même si le pays dispose d'excellents professionnels, et qu'ils semblent se battre avec une certaine efficacité, selon les signaux qui me parviennent. » Pénurie de matériel médical, de médicaments… « Même avant la crise du coronavirus, le système sanitaire de santé était déjà exsangue », souligne Thierry Coville.

Et notamment parce que du pays est fortement affectée par les sanctions économiques appliquées par les États-Unis contre le régime après le retrait de Washington de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Alors que le pétrole représente 40 % de ses recettes, « le pays n'écoule plus que 300 000 barils par jour (2), sept fois moins que début 2018 », rappelle Thierry Coville. L'économie du pays a accusé une récession de près de 10 % en 2019, avec un taux d'inflation à 40 %.

Le Covid-19 ne semble pourtant pas devoir ébranler le pouvoir, pour le moment. L'agressivité constante de Trump a rendu inaudible la voix des modérés, favorables à l'accord nucléaire, et leur chef de file, le réformateur Hassan Rohani élu président en 2013, est désormais sous la coupe des religieux radicaux dirigés par le Guide suprême Ali Khamenei, à la tête du corps des Gardiens de la révolution (pasdarans). « Le régime a déjà marqué un durcissement, constate Thierry Coville, visible avec la répression de novembre 2019 et les escarmouches militaires dans le Golfe. »

Mais tiendra-t-il la distance si la crise sanitaire vire à la catastrophe, ce que d'aucun redoutent au vu de la vulnérabilité de l'économie et du système de santé ? Au début de la semaine, et pour la première fois dans l'histoire de la République islamique

La réponse chaotique du pouvoir

Téhéran, a fait appel au Fonds monétaire international (FMI) pour une aide. L'Onu annonce de son côté vouloir assouplir les sanctions économiques qui affectent le pays. Le secteur médical est épargné, mais en théorie seulement, « car les banques refusent les transactions financières avec l'Iran », commente Thierry Coville. Même couverts par des dérogations ou la signature du contrôle financier étasunien, des laboratoires pharmaceutiques européens ont décliné des commandes iraniennes de masques de protection et de médicaments, par crainte du courroux de Trump. Cependant, le président états-unien se retrouve aujourd'hui dans une posture domestique délicate, critiqué pour les errements de sa politique de lutte contre le coronavirus. Et l'Union européenne, qui envoyé de l'aide humanitaire en Iran, appelle la communauté internationale à sortir du carcan psychologique imposé par Washington pour mener des opérations humanitaires, qui ne sont pas visées par les sanctions.

Pour la première fois depuis le terrible tremblement de terre qui a tué près de 25 000 personnes en 2003 dans la région de Bam, au sud-est de l’Iran, Téhéran a fait appel à l'aide de l'organisation humanitaire comme Médecins sans frontières. Mais surprise : alors que l'ONG s'apprêtait à déployer un hôpital de campagne dans la région d'Ispahan, sa mission a brusquement été annulée par le ministère de la Santé, au prétexte que le pays dispose de suffisamment de lits d'urgence. La conséquence de dissensions au plus haut niveau : les conservateurs semblent privilégier la stratégie du pire, dans le but de faire porter à Trump et ses sanctions la responsabilité d'une catastrophe sanitaire de moins en moins évitable.


(1) Le nom a été changé

(2) Grâce au soutien commercial de la Chine. Les échanges avec ce pays pourraient d'ailleurs expliquer le déclenchement de l'épidémie en Iran.


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