« Tout cela devra se régler devant une commission d’enquête parlementaire »

[Entretien] Xavier Bertrand, ancien ministre de la Santé, revient sur la gestion des stocks de masques durant ses années d’exercice. Si aujourd’hui il refuse de polémiquer sur la pénurie, il espère tout de même que les responsabilités politiques seront examinées par le Parlement.

Nadia Sweeny  • 8 avril 2020
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« Tout cela devra se régler devant une commission d’enquête parlementaire »
© Photo : ERIC PIERMONT / AFP

En tant que ministre de la Santé (2005-2009 puis 2010-2012), vous avez mis en place un gros stock de masques. Comment ça s’est passé ?

Xavier Bertrand : Quand je suis nommé à la Santé, je suis soumis à une sorte d’exercice, une simulation de crise sanitaire qui m’a marqué. Et puis, j’ai lu une interview de Jean-Philippe Derenne – chef de service de pneumologie et réanimation à la Salpêtrière – et François Bricaire – infectiologue – dans le JDD. Ils venaient d’écrire un livre nommé « Pandémie, la grande menace : Grippe aviaire 500.000 morts en France ? » Je les ai reçus au ministère rapidement, malgré les réticences de nombreuses personnes. Ils sont arrivés avec 17 questions bien précises : à la deuxième j’ai compris qu’on n’était pas prêt. Je me suis rendu en Asie fin 2005 pour voir comment ils se préparaient. Les Chinois ont été très clairs avec nous, ils m’ont dit, « si une pandémie nous touche en même temps, on produira d’abord pour nous », ce qui est logique. En rentrant, je suis allé voir Chirac et je lui ai dit qu’il n’était pas possible de dépendre des Chinois. Il m’a donné carte blanche. On a passé des accords avec les entreprises en garantissant des débouchés. On a monté nos stocks. La France a atteint un tiers de la capacité de production mondiale annuelle. On avait prévu jusqu’à trois mois de pic pandémique. On était autonome !

Lire > Masques : quand la stratégie industrielle française était une mesure d’urgence

Il y avait une stratégie industrielle…

Oui, j’avais même été jusqu’à démarcher McDo pour savoir s’ils pouvaient livrer les soignants qui ne pourraient pas rentrer chez eux par peur de contaminer leur famille… Ils me regardaient comme un fou. Pour constituer notre stock de Tamiflu (antiviral) on avait négocié directement avec l’entreprise Roche, en Suisse, et acheté des médicaments en vrac qu’on avait fait transformer par la Pharmacie centrale des armées à Orléans. Cela dit, il y a des éléments qu’on n’avait pas prévus, par exemple les surblouses, les visières… On aurait pu être en pénurie aussi. C’est difficile d’être préparé à tout. Il faut garder une forme d’humilité.

Mais les stocks de masques ont disparu… Les gouvernements successifs ont-ils failli ?

Tout cela devra se régler devant une commission d’enquête parlementaire, le moment venu. La seule chose que je peux dire, c’est que la responsabilité politique ne se délègue pas. Il faut aussi souligner qu’après notre passage, le SGDN – Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale – a voulu reprendre la main sur cette question stratégique, mais aussi budgétaire. Effectivement, un stock stratégique, ça coûte cher. Mon rôle de ministre de la Santé, c’était de prévoir le pire et ça nous a coûté cher.

Lire > Comment l’État a flingué l’usine qui fabriquait ses masques

L’année 2011 a été présentée comme celle du changement de doctrine stratégique des stocks. Qu’en pensez-vous ?

Ce qu’il faut retenir de 2011, c’est le rapport du Haut Conseil de la santé publique dans lequel il est dit que le masque FFP2 ne doit être réservé qu’aux soignants. Il ne dit pas qu’il ne faut pas faire de stocks, comme je l’ai entendu. On n’a pas changé de stratégie en 2011 : je n’allais pas faire le contraire de ce que j’avais fait jusque-là !

Pourtant dans le plan pandémique de 2011, les mesures d’urgence comme la « constitution de stocks » et le « renforcement de la capacité de production française » de masques n’apparaissent plus…

On avait déjà nos stocks ! L’objectif de ces plans était aussi de laisser de la souplesse à l’action publique.

Comment voyez-vous la gestion aujourd’hui de cette crise par le gouvernement Macron ?

Je ne veux pas entrer dans la polémique aujourd’hui, ce n’est pas le moment. Ceux qui dirigent ont aussi des informations que nous n’avons pas. La seule fois où je suis sorti de ma réserve, c’était à propos des municipales. Parce qu’après avoir fermé les magasins et restaurants le samedi soir, il paraissait impensable de demander aux Français d’aller voter le lendemain.

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