Elise, institutrice et directrice : « Blanquer ne s'adresse pas à nous, mais au grand public »

Récit d'une rentrée pas comme les autres, par celles et ceux qui en ont la charge. Élise, institutrice et directrice d’une école élémentaire en zone d’éducation prioritaire dans le Lot-et-Garonne, nous raconte le déroulement de cette semaine particulière. Témoignage (1/6).

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Parler de cette reprise, pour Élise (1), c’est d’abord « comprendre que la chaîne d’information ne fonctionne plus : nous avons un ministre qui ne s’adresse pas à nous, mais au grand public ». Durant le confinement, « nous n’avons quasiment reçu aucun texte officiel, ni directive. Nous étions suspendus aux annonces lâchées dans les médias ». Alors le personnel pédagogique s’est organisé lui-même. « Face aux empêchements du “télé-enseignement”, et alors que les enfants d’au moins soixante familles de l’école étaient complètement déconnectés, ce sont les professeur·es qui ont photocopié et livré les cours dans les boîtes aux lettres des élèves. » Lorsque la rentrée a été annoncée contre l’avis du conseil scientifique, « il était clair que la publication du protocole sanitaire ne visait qu’à rassurer les parents puisque dans la réalité il est inapplicable ». D’ailleurs, « il n’y a eu aucun dispositif de contrôle ». Et pour cause, « quel intérêt y a-t-il à contrôler ce qui ne peut être mis en place ? »

Lorsque les équipes se retrouvent le lundi 11 mai, tout reste à faire dans l’établissement, qui ne dispose pas du matériel nécessaire : gel, lingettes désinfectantes, thermomètres… « Lorsque nous l’avons signalé, on nous a dit de voir avec la mairie. Et la commune nous rassure en nous disant que la commande a été passée mais a pris un peu de retard. En attendant, on fait comme on peut, parfois avec du matériel personnel. » À la suite d’une erreur de commande de l’Éducation nationale, la circonscription se retrouve par ailleurs avec des centaines de masques pour enfants (non obligatoires dans le premier degré) et très peu pour les adultes. « Nous avons du stock pour seulement quelques jours, souffle Élise. Sans livraison supplémentaire, nous ferons valoir notre droit de retrait. » Car la question de la responsabilité en cas de contamination mine l’équipe : « On sent bien que, s’il devait y avoir un problème, on nous demanderait des comptes. Alors je mets tout par écrit : j’ai déjà alerté la hiérarchie sur les manques en matière de protection sanitaire et averti que la distanciation physique entre les enfants était impossible. Parfois, on nous répond par téléphone, mais personne ne prend le risque de faire une réponse écrite. C’est très désagréable, et pas rassurant. »

Ici, « très peu d’élèves sont revenus en classe. Malheureusement, ce ne sont pas celles et ceux qui en auraient eu le plus besoin, mais ceux dont les parents ont dû reprendre le travail. Nous n’avons pas réussi à convaincre ». Et après deux jours d’école « pénibles et tristes », au moins deux élèves, sur une petite vingtaine, ne reviendront plus, affirme la directrice. « Pourtant, c’est sûr, nous allons devoir nous habituer. Nous espérons toutefois que le protocole sera allégé. Pour qu’il colle davantage à la réalité de ce qu’il est possible de faire avec de si jeunes enfants, et que l’on ne soit pas dans la maltraitance. »

(1) Le prénom a été changé

(2) Si Blanquer assure que 90% des établissements du premier degré ont rouvert, une enquête du SNUipp-FSU, syndicat majoritaire du premier degré, évoque une réouverture de 70% d’entre eux.


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