La mobilisation à l'épreuve du déconfinement

La colère aussi se déconfine. Hier, à L’Île-Saint-Denis, environ 300 personnes se sont réunies contre les violences policières. Une mobilisation à valeur de test pour les prochains mouvements.

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Elles n’avaient manqué à personne. A peine les premiers militants arrivés à L’Île-Saint-Denis, le vrombissement des brigades de répression de l’action violente motorisées (BRAV-M) s’est fait entendre. Hier, à l’appel de nombreuses organisations nationales et locales, une chaîne humaine contre les violences policières dans les quartiers populaires devait se tenir en Seine-Saint-Denis. Mais ce qui devait être une mobilisation respectueuse des distances physiques a finalement viré à la nasse.

Le même jour, une mobilisation matinale par petits groupes inférieures à dix personnes s’est vue dispersée à Rennes. Selon la Coordination des Intermittents, intérimaires et Précaires de Bretagne, des militants auraient été verbalisés. A Nantes également, un rassemblement de soutien s’est tenu devant le CHU de l’Hôtel-Dieu, salué par les soignants. Malgré un départ en cortège, aucune verbalisation ou arrestation n’a eu lieu dans ce chef-lieu de la contestation, tout comme à L’Île-Saint-Denis. Mais la présence policière massive autant que le risque de contamination lors de tel rendez-vous posent la question de la survie des mobilisations.

Ici, l'appel « La colère des quartiers populaires est légitime »

« Nous devons vivre avec ces nouvelles conditions, mais nous devons tout faire pour qu’elles ne deviennent pas un prétexte à interdire toutes revendications », assène Madjid Messaoudene, élu de la ville de Saint-Denis présent au rassemblement contre les violences policières. Le conseiller municipal avertit : « Les colères ne seront jamais confinées. » A la critique d’un risque de contamination du fait du rassemblement, il rétorque : « Les policiers ont encerclé directement des personnes qui cherchaient à se tenir à distance les uns des autres. » Les organisateurs n’avaient pas pris de micro et de sono, aucune prise de parole ou de tribune ne devaient avoir lieu pour éviter des points de fixation. De fait, la tactique choisie a favorisé la promiscuité.

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L’élu dionysien insiste sur le caractère « historique » de l’appel, soutenu par Attac, la Ligue des Droits de l’Homme et plusieurs syndicats dont la CGT et Solidaires. Si Youcef Brakni du Comité pour Adama s’en félicite aussi, il se désespère de l’absence de signature des partis politiques traditionnels. Une absence ressentie également au rendez-vous d’hier soir. « Un député de gauche nous a rétorqué que nous ne parlions pas suffisamment de la faim dans les quartiers. Alors c’est comme ça ? Si nous adoptons la position du mendiant c’est possible de nous aider ? Mais si nous sommes en action, que nous quittons notre passivité, nous ne méritons pas leur soutien », tempête le militant.

« Les violences policières, c’est la mèche reliée aux barils de poudre »

« Après 55 jours de confinement, les militants sont quand même venus, et en Seine-Saint-Denis en plus. C’était important que ça se tienne ici, dans le département où les commentateurs nous ont accusé de tout. » Régulièrement montrés du doigt, les habitants des quartiers ont souvent été accusés de propager le virus. « Il y a un imaginaire colonial. Tout d’abord le racisme a été contre les asiatiques, puis ensuite ça a touché les noirs, les arabes. Des populations vues comme nombreuses et "grouillantes" », pointe le militant.

Omar Slaouti, membre du collectif du 10 novembre contre l’Islamophobie, lui dépeint une situation explosive qui ne s’arrête pas avec le confinement : « En plus d’une pandémie, nous avons une misère endémique – les frigos sont vides à l’intérieur des foyers. Il y aura des mobilisations mais elles ne ressembleront pas à celle d’avant. Nous parlons de révoltes dans les quartiers populaires, d’émeutes de la faim. Les violences policières, c’est la mèche reliée aux barils de poudre. Et ce ne sont pas les gauchistes qui allumeront le brasier, mais bien les forces de l’ordre. »

Comme Youcef Brakni, l’habitant d’Argenteuil reproche lui aussi la posture attentiste des partis traditionnels. « Ils pensent le monde de demain ? Nous sommes dans le monde du maintenant, où la douleur se ressent de manière aiguë. » Le militant contre l’Islamophobie exhorte les forces de gauche à inclure les quartiers populaires et ses acteurs de terrain. « En septembre, il y aura mouvement social. Quand les manifestations reprendront, il faut que ça parte des quartiers populaires. Au lieu de répéter le classique « République-Nation », imaginons un parcours banlieue-banlieue. » Le lieu seul ne devra pas changer selon Youcef Brakni : « Il va falloir innover, penser de nouvelles manières de se mobiliser. »


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