Survivantes au temps du Covid 1/4 : Mildred, Zimbabwe

Après avoir affronté la guerre, la stigmatisation, l’exil… les rescapées de violences sexuelles en zones de conflit doivent aujourd’hui affronter un nouvel ennemi : la pandémie. En Afrique, elles témoignent de leur précarité sanitaire et économique.

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Elles sont zimbabwéennes, centrafricaines, ougandaises ou encore burundaises. Parce qu’elles sont femmes, parfois réfugiées, ostracisées pour avoir survécu à l’horreur de la guerre et des violences sexuelles, elles sont aujourd’hui d’autant plus isolées et en difficulté face à la crise sanitaire actuelle. Mais, aux quatre coins du monde, les survivantes élèvent la voix. En octobre 2019, Politis racontait leur combat contre l’impunité du viol de guerre et leur quête de justice (1). Rassemblées au sein du réseau international des survivantes Sema, c’est pour dénoncer l’impact de cette crise sanitaire mondiale sur les populations les plus vulnérables qu’elles s’expriment aujourd’hui (2). Notamment en Afrique, où 53 pays sur 54 sont touchés par le coronavirus. Le 15 mai, le continent comptait 2 834 décès confirmés pour 88 172 cas enregistrés, selon le Centre pour la prévention et le contrôle des maladies de l’Union africaine. Au regard du bilan en Europe, en Chine ou aux États-Unis, ce décompte peut sembler limité à l’échelle d’un continent. Mais des expert·es de la santé le jugent fortement sous-estimé.

L’impact de la pandémie est tout autant sanitaire qu’économique et social, rappellent les survivantes. Leur récit est celui des femmes isolées, des mères célibataires, des vulnérables et des oublié·es de la crise. Elles témoignent de la flambée des prix des denrées alimentaires, de la difficile survie économique, des discriminations envers les réfugié·es, des violences domestiques ou encore des dangers de l’isolement dans les zones les plus reculées… « Nous nous mobilisons ensemble pour être plus fortes, déclare Bernadette Sayo Nzale, du Mouvement des survivantes centrafricaines. Nous identifions les besoins. Mais, pour y répondre, nous cherchons du soutien (3)

Mildred, Zimbabwe (4)

J’habite avec ma fille à Harare, dans la capitale. Le confinement a été mis en place par le gouvernement le 30 mars et vient d’être reconduit pour une durée indéterminée. Pour nous, il a été brutal, car nous n’étions pas préparé·es à cette situation. Je vis avec ma fille de 13 ans dans une maison de quatre pièces avec quinze autres personnes. La distanciation physique est donc impossible. Nous n’avons pas l’eau courante, nous devons donc faire la queue pour puiser de l’eau à la fontaine communale. Quant aux produits sanitaires, ils sont devenus tellement chers que rares sont celles et ceux qui peuvent se les offrir. D’autant que les prix des denrées alimentaires ont aussi explosé. Les marchés ont été fermés. C’est là que des millions de personnes travaillaient pour gagner de quoi vivre et que nous nous approvisionnions. La situation économique est très difficile, la majorité de la population vit au jour le jour et n’a pas les moyens de constituer des réserves.

En dépit des restrictions, de nombreuses personnes sont sans cesse dehors pour tenter de trouver de la nourriture. La vie est devenue un enfer, surtout pour les femmes. La situation a déjà entraîné une augmentation des violences, autant dans la rue que dans les foyers. La faim, l’incapacité à nourrir la famille, entraîne pour nombre d’entre elles des violences domestiques. Je suis particulièrement inquiète pour les survivantes de violences sexuelles, déjà très vulnérables avant le début du confinement, ostracisées, pauvres, certaines avec des enfants nés du viol.

J’ai la chance de recevoir des aides de la Fondation Mukwege et de l’ONG We are not Weapons of War pour survivre. Et au sein du réseau d’entraide de survivantes que j’ai mis en place, j’essaye d’aider les autres. Mais les messages d’alerte et les appels à l’aide que je reçois se multiplient. Pour survivre, certaines se résignent à la prostitution et se retrouvent à la merci des quelques hommes qui ont de l’argent et de nourriture.

Je ne peux pas rester silencieuse. Le monde ne peut pas détourner le regard. Nous avons besoin d’aide.

(1) Politis n° 1572, 10 octobre 2019.

(2) Pour des raisons de sécurité, certaines survivantes n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit mentionné.

(3) Le réseau SEMA a lancé une campagne de soutien aux survivant·es sur le site www.mukwegefoundation.org

(4) Mildred avait déjà témoigné de son histoire et des violences de genre au Zimbabwe dans Politis n° 1572.


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