L’exception française

M. Valls va brailler dans un hebdomadaire d’extrême droite que les antiracistes sont des semeurs de « guerre entre “races” ».

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George Floyd est mort le 25 mai dernier à Minneapolis (Minnesota, États-Unis d’Amérique). Tué par un policier blanc. Ce meurtre abject (1) a soulevé dans le monde entier une gigantesque vague d’indignation et de manifestations antiracistes (2) – qui se poursuivent dans le moment où j’écris ces lignes. Elles sont terribles, pour ce qu’elles (re)disent de tant de cruautés subies, et formidablement stimulantes, parce qu’elles annoncent et promettent la fin inéluctable du monde dans lequel ces horreurs ont été si longuement tolérées.

Mais, bien sûr, les tenant·es de cet ordre inique font de la résistance. Conscient·es qu’il va inexorablement être emporté par un double impératif d’humanité et de justice, ils paniquent et basculent dans une extravagance qui prêterait à sourire si son fond n’était pas si profondément dégueulasse.

En France, où chaque mobilisation progressiste réussie est coutumièrement suivie par un backlash (3) infâme et où le racisme est, comme vient encore de le constater la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) (4), d’autant plus dangereux désormais qu’il « mute » et que « les vieux stéréotypes décrétant l’infériorité physique et morale des minorités ciblées font place à de pseudo-arguments culturels destinés à établir une incompatibilité entre les valeurs et les mœurs de certaines “races” avec la République », il n’aura pas fallu un mois, après le meurtre de George Floyd, pour que, par exemple, M. Valls, décidément très investi dans son déclassement, aille, la semaine dernière, par fidélité peut-être à l’inclination qui lui avait naguère fait proférer que « les Roms » se trouvant en France avaient « vocation à revenir en Roumanie et en Bulgarie », brailler dans un hebdomadaire d’extrême droite condamné pour « provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers les Roms (5) » que les antiracistes qui défilent dans le pays sont des semeurs de trouble(s) et de – je n’invente rien – « guerre entre “races” ».

La même semaine, un autre hebdomadaire offrait, en guise de tribune, sa couverture à la présidente du conseil de surveillance d’un groupe travaillant notamment pour l’Arabie saoudite, et cette pénible femme profitait de l’aubaine pour vociférer, depuis cette haute estrade, que l’antiracisme qui s’exprime ces jours-ci dans les rues françaises est « un nouveau racisme ».

Reste à dire, évidemment, de quelle manière, au juste, cette entreprise tout orwellienne de salissement du combat antiraciste a d’autres effets concrets que de renforcer les préjugés du racisme muté qui inquiète si fort, et à si bon droit, la CNCDH…

(1) Non qu’il y en ait qui ne le soient pas. Mais disons que celui-ci l’était plus particulièrement.

(2) Et contre les violences policières.

(3) Contrecoup.

(4) Qui devrait, sauf son respect, et pour être en complète adéquation avec le (très) formidable boulot qu’elle abat depuis des années, se décider maintenant à s’appeler plutôt Commission nationale consultative des droits humains.

(5) Le Monde, 9 décembre 2015.


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