Le diplomate Macron, entre cynisme et naïveté

Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

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Avouons-le : quand on entend Emmanuel Macron dénoncer le « système crapuleux » qui règne sur le Liban, et les « jeux mortifères de la corruption » qui agitent sa classe politique, on a envie d’applaudir. Ce ne sont là que vérités. Et la diplomatie – si l’on peut encore employer ce mot ici – est peu coutumière d’une telle franchise. De même, on a tendance à approuver quand il dénonce les ambiguïtés du Hezbollah, à la fois « milice, groupement terroriste et force politique » en quête de respectabilité. Ces mots font du bien. Ils sont ceux que l’on entend dans Beyrouth ou Tripoli, la grande ville du nord du pays, depuis près d’un an qu’a commencé un mouvement de rue aux allures de révolution. C’est l’expression d’une colère populaire qui n’épargne plus personne, pas même le puissant parti chiite, et qui a redoublé depuis la terrible explosion du port de Beyrouth, le 4 août dernier. La catastrophe, après avoir éveillé tous les soupçons complotistes, avait fini par mettre simplement et tragiquement en évidence l’incurie criminelle du régime, incapable de sécuriser un entrepôt à haut risque. Voilà pour le soupir libératoire et pour la catharsis. Mais après ? L’engagement personnel, physique, du président français dans la crise libanaise pose de nombreuses questions qui freinent sérieusement le premier élan. On évitera ici le réflexe pavlovien qui consiste à dénoncer « l’ingérence coloniale ».

Entre la France et le Liban, le mot ingérence est en deçà de la vérité. N’oublions pas que c’est la France qui a « hérité » en 1920 de ce bout d’empire ottoman. Elle en a fait un bastion chrétien placé sous mandat jusqu’en 1943, et jalousement « protégé » ensuite, jusqu’à ce que la démographie rende anachronique l’organisation confessionnelle que Paris, « la laïque », avait parrainée. L’ironie veut que Macron semble aujourd’hui vouloir remettre en cause ce partage à la fois clanique et confessionnel du pouvoir, non sans rendre visite prioritairement aux écoles catholiques. Notre Président n’a pas oublié que les élites maronites ont longtemps servi de relais à la puissance mandataire. Mais la dénonciation coloniale est une tartufferie si elle ne vise que la France, dans un pays qui ne s’est jamais vraiment appartenu. La Syrie n’a pas cessé de revendiquer ce précieux littoral comme une partie d’elle-même, jusqu’à l’occuper militairement pendant près de trente ans. Le Hezbollah apparaît comme une dépendance iranienne avec tous les attributs afférents, politiques et militaires. Enfin, l’Arabie saoudite, avec laquelle nous faisons un juteux commerce d’armes, est omniprésente derrière le bout de pouvoir sunnite. Si j’osais être iconoclaste, je dirais que si « l’ingérence » macronienne pouvait atténuer les souffrances de ce peuple, dans ce pays en proie à tous les colonialismes, il faudrait passer par-dessus nos préventions. Il y a peu de chance hélas pour que ce soit le cas.

Certes, la présence du président français sur les lieux de l’explosion a momentanément fait du bien, alors que pas un seul ministre libanais n’osait se montrer. Mais sa tentative « dégagiste » contre la vieille classe politique a d’ores et déjà échoué. Le Premier ministre pressenti pour former un « gouvernement de mission », un certain Mustapha Adib, a jeté l’éponge. Et les indéboulonnables caciques du régime (Nabih Berri est président de la Chambre depuis bientôt trente ans…) se régalent toujours (voir l’excellent dessin d’Aurel page 12). On ne sait si, dans cette affaire, Macron est naïf ou cynique. Les deux, sans doute. Naïf, parce qu’une vraie révolution supposerait l’accord de tous les grands parrains régionaux qui sont derrière chaque communauté : Iran, Syrie, Arabie saoudite et, un peu plus loin, dans l’ombre, la Russie. Cynique, parce que le président français se livre à un calcul politique à notre attention, nous autres, pauvres électeurs français. Aux prises avec tant d’échecs ici, il est en quête de stature internationale. C’est du classique ! Et, accessoirement, il plaira à un électorat chrétien très attaché au sort du Liban. Après le Puy du Fou, Beyrouth…

Son interpellation violente du très illégitime président biélorusse Loukachenko, pour que celui-ci quitte le pouvoir, répond à la même préoccupation franco-française. Avec les mêmes chances de succès. Mais, au Liban, il fait surtout l’impasse sur la plus délicate des questions. Depuis au moins 1975, le pays est victime de l’onde de choc du conflit israélo-palestinien. Le premier chef spirituel du Hezbollah, Hussein Fadlallah, a avoué un jour que jamais le Hezbollah n’aurait existé si Israël n’avait pas envahi le Liban en 1982. Une invasion qui s’est répétée plusieurs fois par la suite, et dont la menace pèse perpétuellement sur le pays. La fameuse ambiguïté dénoncée par Macron réside en cela que le « parti de Dieu » joue à la fois les fantassins sanguinaires en Syrie, au profit d’Assad et de l’Iran, et les résistants face à Israël, en substitut d’une armée totalement défaillante. La paix du Liban est donc dépendante de la résolution de ce vieux conflit que l’on tente aujourd’hui d’oublier. Il semble que le président français soit moins fringant quand on aborde ce sujet. Emmanuel Macron constate donc une impuissance programmée. Il prend, de surcroît, le risque d’être recruté dans le camp israélo-états-unien contre l’Iran. Et, pire que tout, il va décevoir les Libanais, auxquels il a tant promis.


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