Liban : Avant l’explosion, l’implosion

Malgré la pandémie, la population est plus déterminée que jamais à renverser une classe politique corrompue.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le 1er septembre, l’État du Liban célébrait son 100e anniversaire dans une ambiance mortifère : sa capitale, Beyrouth, est éventrée, sa monnaie plongée dans un puits sans fond, son peuple meurtri et sa révolution, laThawra, désespérément confinée. Les potences installées sur la place des Martyrs quelques jours après la terrible explosion du 4 août témoignent d’une colère devenue rage. Un simulacre d’exécution publique qui ne visait pas seulement les membres du gouvernement, qui allaient démissionner quelques jours plus tard. Parmi les principales cibles des manifestants, un quatuor qui tient entre ses mains la destinée du pays depuis plusieurs décennies : le président de la Chambre des députés, Nabih Berri, le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le président de la République, Michel Aoun, ainsi que l’ancien Premier ministre Saad Hariri, « des corrompus devenus criminels », comme l’indiquaient des pancartes.

Pour les manifestants, cette explosion, au-delà de ses conséquences tragiques, soulève une autre inquiétude : celle que l’événement soit lu comme une catastrophe décontextualisée, due à la fatalité. « Il n’y a pas de hasard au Liban. Rien de ce qui est arrivé depuis cent ans n’est dû au hasard », insiste la journaliste Médéa Azouri. La question de l’aide internationale se pose rapidement : qui aider, et surtout comment ? Comme un présage, le 23 juillet, à -Beyrouth, l’une des femmes qui avaient réservé un « comité d’accueil » au ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lançait : « Si vous voulez aider les Libanais, ne donnez pas un rond à ces corrompus ! Ce sont eux les responsables ! »

L’extraordinaire mobilisation de la société civile après le drame du 4 août est un marqueur important : les Libanais·es n’attendent plus rien de leur État et ont appris à vivre sans. Depuis longtemps, déjà. Car, avant l’explosion, il y eut l’implosion d’un pays exsangue, plongé dans l’obscurité, au sens propre comme au figuré. 45 % des Libanais vivent désormais sous le seuil de pauvreté, et aucun secteur du pays n’a résisté à la crise. Même les plus vitaux, comme les hôpitaux, qui manquaient déjà de tout : « Avec la dévaluation de la livre, nous ne parvenons plus à financer les importations de matériel médical. Par exemple, si un patient a besoin de se faire poser une plaque de 8 cm, le médecin est obligé installer une plaque de 10 cm, et de creuser dans l’os. Des personnes sous assistance respiratoire à domicile sont mortes chez elles lors de coupures d’électricité », expliquait avant l’explosion Salma Assi, présidente du Syndicat des importateurs de matériel médical.

Comment le Liban en est-il arrivé là ? Depuis plusieurs années, les signes annonciateurs du marasme étaient bien visibles. Mais les élites libanaises ont choisi de les ignorer, pensant certainement que le peuple s’accommoderait de cette situation, comme il s’était accommodé du reste. Alors, quand, le 17 octobre 2019, les Libanais et les Libanaises ont occupé les rues, c’est tout un système qui a vacillé. Depuis, il tente de se régénérer, usant de tous les stratagèmes pour freiner un changement pourtant désormais inéluctable. Car c’est une réalité que plus personne ne peut ignorer : le « système » libanais est déjà mort, un nouveau Liban supplie de naître. Et dans ce clair-obscur, les fantômes du passé et les rêves d’un autre futur continuent de s’affronter.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents