Valeurs actuelles : Indigence historique, amalgames racistes et sexistes…

La « fiction » de Valeurs actuelles, outre sa médiocrité stylistique et sa violence, enchaîne instrumentalisations de l’histoire, anachronismes grossiers et une dialectique (néo)coloniale. Florilège.

Olivier Doubre  et  Jules Peyron  • 9 septembre 2020 abonné·es
Valeurs actuelles : Indigence historique, amalgames racistes et sexistes…
Un texte qui en dit plus sur ses auteurs que sur Danièle Obono. Ici, Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles.
© Lionel BONAVENTURE/AFP

Après le haut-le-cœur à la lecture du dernier épisode du « roman de l’été » de Valeurs actuelles (VA), et au-delà de l’évidente volonté de provoquer et de salir la femme, noire, élue de la République, militante antiraciste et membre de La France insoumise (LFI) Danièle Obono, on doit s’interroger sur les images, stéréotypes et violences qu’il véhicule. Rappelons d’abord que cette députée des quartiers populaires du nord-est parisien est de longue date la cible d’attaques ignobles, en sa qualité de femme racisée devenue représentante du peuple français à l’Assemblée nationale, de la part de tout ce qui gravite autour de VA (dont Michel Onfray, qui a apporté son soutien au nauséabond hebdo il y a quelques jours), mais aussi de certains défenseurs d’une -laïcité dévoyée, essentiellement islamophobes, gravitant du côté du Printemps républicain, se prétendant « de gauche ».

Remarquons aussi que les rédacteurs de ce « roman de l’été », bien pauvre du point de vue littéraire aussi bien sur la forme que sur le fond, ont bonne opinion d’eux-mêmes : « Fins connaisseurs des arcanes des univers qu’ils décrivent, nos journalistes ressuscitent des morts pour mieux questionner notre temps et dévoiler l’absurdité de notre époque. » Rien que cela… Pourtant, en examinant rigoureusement leur prose, « fiction » fût-elle, on ne peut que relever, outre la volonté de blesser, une indigence historique agrémentée d’instrumentalisations grossières et d’anachronismes qui, en fait, dissimulent bien mal la malhonnêteté intellectuelle.

Spécialiste de l’esclavage dans l’Empire ottoman, Hayri Göksin Özkoray, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, a vu d’emblée « le but » du texte : « montrer que les Européens n’étaient pas les seuls coupables » en insistant sur l’existence d’un esclavage dans le monde arabo-musulman, et, surtout, « se dédouaner de la responsabilité européenne de l’esclavage ». Et l’historien de souligner en premier lieu que « les auteurs ne sont pas sérieux », avec ce récit « totalement biaisé, très médiocre sur le fond ». Non sans attaques sur le physique de la députée insoumise et des femmes noires. Extrait : « Grandes et élancées, les femmes du village se moquaient un peu de la taille courte et de la silhouette ramassée de Danièle [transposée donc au sein de l’ethnie “sara” du Sud tchadien au XVIIIe siècle] mais appréciaient sa robustesse quand il s’agissait de puiser l’eau ou de transporter le mil »… Elle est alors rapidement vendue comme esclave par le chef de la tribu à des « négriers arabes » – par l’intermédiaire de nomades africains, pour bien souligner la complicité ou la collaboration « africaine » en la matière – à Tripoli, après une scène aussi atroce que grossière de marché aux esclaves où elle est exhibée, évidemment semi-dénudée. L’acheteur n’est autre que l’ambassadeur « du pacha de Smyrne », dont les auteurs ne se privent pas de laisser accroire une supposée homosexualité, qui se nomme « Omar ben El Bal-al-Adur ». Une allusion tout à fait « fine » à l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, qui, né à Smyrne justement, a souvent été pour cela l’objet d’attaques de l’extrême droite…

Ce pauvre « roman » illustré dépeint l’Afrique à travers une succession de clichés, de préjugés racistes et l’imaginaire du récit colonial, sans aucun doute familiers au lecteur régulier de VA. Chercheur à l’université de Nantes et membre de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, l’historien Antonio de Almeida Mendes, spécialiste de l’esclavage et de la traite à l’époque moderne, observe comment les auteurs « présentent l’Afrique comme un continent des ténèbres, totalement arriéré, et multiplient les amalgames, comme la nudité qui renverrait à une sorte de sauvagerie ». En soulignant que « le rapport au corps n’est pas du tout le même à l’époque » et que VA « prend des images sans les contextualiser, comme si l’on pouvait penser au XVIIIe siècle comme au XXIe : être Noir, ce n’est pas la même chose au XVIIIe siècle et aujourd’hui ! » Pour l’historien, ce texte est « d’une grande violence, à la fois pour Mme Obono et pour tous les gens qui sont issus de cette histoire », puisqu’il déshumanise ses personnages et présente « les Arabes, ou les Ottomans, comme des sauvages, des barbares, et les Africains comme des gens qui vivaient nus, étaient polygames, prêts à vendre leurs frères ». Et de noter le fait que ces discours, qui « devraient tomber sous le coup de la loi, sont aujourd’hui décomplexés »

La fiction se termine par le « sauvetage » de l’esclave Obono par un religieux, chrétien (évidemment), père blanc français d’un « ordre mendiant », qui va la racheter au Turc musulman, sournois et méchant, et la ramener jusqu’en Provence, où elle va goûter « la quiétude de la vie religieuse » dans un couvent de bénédictines. Elle y fixe souvent « l’homme sur la croix, suspendu au-dessus de l’autel, et de ce corps supplicié émanait une étrange tendresse »… La caricature n’a plus de limites. Et l’auteur, courageux, sous le pseudonyme Harpalus (dont on ne connaît toujours pas la véritable identité), de reprendre ici la dialectique coloniale française, justifiant la colonisation par la volonté d’apporter les Lumières aux pauvres Africains (et autres), plongés dans les terribles ténèbres de la sauvagerie de leurs contrées !

Historien spécialiste de la colonisation française, Pascal Blanchard (1) souligne qu’il est « classique » pour l’extrême droite française de rappeler l’esclavage arabe à l’encontre des Africains, toujours avec la collaboration de chefs africains. Cette donnée « ne réactive pas seulement l’imaginaire colonial sur l’homme noir, mais d’abord des dialectiques coloniales, tout particulièrement françaises ». Car la France, en particulier la République, a toujours voulu justifier ses conquêtes coloniales « sous un jour “humaniste” » : depuis Brazza, elle venait « libérer l’esclave des ténèbres où il était contraint, sortir les colonisés de la barbarie, de la sauvagerie, de leur condition de sauvages ». Et amener des idées comme les droits de l’homme, même si elles « ne sont pas en vigueur dans l’Afrique française » ! C’est pourquoi, pour l’historien, « le texte de VA est plus construit, et plus pervers politiquement, qu’il n’y paraît, puisqu’il renvoie le lecteur, en particulier français, et surtout celui de cet hebdomadaire, au récit colonial hexagonal ».

Il s’agit aussi de signifier à Danièle Obono « d’où elle vient et qu’elle ne saurait, du coup, se mettre à revendiquer quoi que ce soit ». Un rappel qui vient faire écho au discours actuel sur l’« ensauvagement », synonyme de déshumanisation, auquel s’ajoute le caractère sexiste de la présentation du personnage de cette « fiction ». Dans laquelle on insiste, souligne Pascal Blanchard, sur le fait qu’elle échappe aux violences sexuelles des négriers du fait de son âge, rappelant ainsi la « seule valeur supposée de la femme noire : son corps »

(1) Dernier ouvrage : Décolonisations françaises. La chute d’un empire (avec Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, préfaces de Benjamin Stora et d’Achille Mbembe), La Martinière, 2020.

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