A l’Ile-Sant-Denis, des demandeurs d’asile à la rue investissent un squat

Expulsés manu-militari le 17 novembre du camp de Saint-Denis, dix demandeurs d’asile afghans qui dormaient sous les ponts ont investi une maison vide dimanche 3 janvier. Face à la réponse insuffisante des autorités, la méthode du squat est de plus en plus envisagée par les acteurs associatifs.

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La petite maisonnée ne paye pas de mine. Au détour d’un coin de rue, le long du quai de l’Aéroplane au pied des tours du quartier sud de l’Ile-Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, une porte de métal s'ouvre sur une cours arborée laissée quelque peu en pagaille : chaises et fatras sont dispersés. Avant d’atteindre la bâtisse qui accueille désormais les jeunes afghans, on passe devant un atelier où s’alignent des planches de bois diverses : trace d'une activité de menuiserie qui avait cours avant le confinement.

Un lieu solidaire

Bienvenu au Pavillon, lieu associatif de l’Ile-Saint-Denis où se sont mis à l’abri une dizaine de réfugiés depuis dimanche 3 janvier au matin. Soutenus par un groupe éclectiques d’habitants de cette commune et de divers collectifs associatifs, ils sont une infime partie des milliers d’Afghans expulsés du campement de Saint-Denis le 17 novembre dernier, errant depuis sous les ponts de la banlieue parisienne. Eparpillés. Invisibilisés.

© Politis

Buvette improvisée par les habitants solidaires dans la cours du Pavillon.

Mais l’intrusion dans cette maison de quartier met la mairie de cette petite commune populaire marquée à gauche dans une situation complexe. La maisonnée de deux étages d’un total d’environ 70 m2, dépourvue d’eau chaude et dont la cuisine et les sanitaires sont dehors, était un lieu important pour ce quartier populaire.

Ouvert fin 2017 par l’association de jeunes architectes ICI – Initiative Construire l’Île-Saint-Denis – son objectif était d’impliquer les habitants dans la construction de leur ville dans le cadre de la rénovation urbaine. Depuis deux ans_, des ateliers de menuiserie, de réparation de vélo, de jardinage, des fêtes de quartiers,_ un bar à chicha devenu restaurant se sont développés.

La mairie projetait de remettre aux normes le bâtiment : les travaux cofinancés par la Région devaient démarrer début 2021. Mais la crise sanitaire et son confinement sont passés par là. Fermé depuis mars, ce lieu est resté inactif avant d’être le théâtre de fêtes sauvages et de trafic de stupéfiants. Maintenant, il accueille la dizaine de demandeurs d’asile et les réactions à cet état de fait sont ambivalentes. Si les membres de l’association ICI restent totalement ouvert aux discussions avec les nouveaux occupants, il semble que la situation soit plus tendue avec la municipalité.

D’après les habitants solidaires, Nabil Ziad, élu aux finances, s’est présenté au squat. Très cordial sur le moment il aurait menacé de porter plainte pour dégradations. « On a entendu par bouche à oreille que ce lieu était vide. On ne savait pas vraiment ce que c’était avant d’arriver. On a rien dégradé, on a même mis de côté l’électroménager qu’on a trouvé pour ne pas l’abimer, s’insurge une habitante solidaire. Quand on est arrivé le lieu était déjà à l’abandon. On ne peut pas reprocher aux Afghans le résultat des fêtes sauvages et du trafic qui avait lieu ici pendant des mois. » Contactés par Politis, ni le cabinet du maire, ni Nabil Ziad n’ont pour le moment donné suite.

La méthode du squat au coeur des discussions

Au Pavillon, la tension reste palpable. On ne sait pas trop comment les autorités se positionnent. La crainte d’une expulsion manu militari est omniprésente. La police a d’ailleurs multiplié les coups de pressions en début de semaine. Visites de plusieurs brigades différentes, tentatives d’intrusion, surveillance devant l’entrée, discours contradictoires… Alors nuit et jour plusieurs habitants restent pour ne pas laisser les afghans seuls face aux autorités. Seuls face à la police.

Malgré cette angoisse, les demandeurs d'asile ont décidé d’apposer leurs noms sur le contrat d’électricité faisant office de justificatif de domicile permettant la protection contre l’expulsion en pleine trêve hivernale. Un engagement destiné à prouver aux autorités la transparence de leur démarche délicate. En attente de réponses administratives_,_ ils n’ont aucun intérêt à entrer en conflit avec les autorités françaises dont dépend la suite donnée à leur dossier souvent complexe.

D’autant que la France reste pour eux l’objet d’un espoir fort. Amid, 24 ans, est arrivé il y a environ cinq ans d’Afghanistan, d’abord en Suède. Au bout de quatre ans de démarches, l’asile lui est refusé. Il fuit alors pour la France qu’il juge plus clémente : « La France ne reconnait pas l’Afghanistan comme un pays sûr », croit-il.

Jusqu’au 19 novembre dernier, c’était encore un peu vrai. Mais deux jours après leur expulsion du camps de Saint-Denis, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a mis fin à la jurisprudence dite « Kaboul » en vigueur depuis 2018, qui accordait une protection quasi systématique aux demandeurs d’asile afghans. En septembre dernier le parlement français a aussi voté la ratification d’un accord Européen avec l’Afghanistan facilitant les expulsions. Amid et ses congénères sont clairement exposés à un retour forcé dans un pays théâtre de violences meurtrières quotidiennes.

© Politis

En attendant, ici, c’est l’errance et ce, malgré les annonces tonitruantes du gouvernement après l’évacuation violente de la place de la République. Dernière promesse en date : 4.500 nouvelles places dès 2021. Mais la réalité du terrain est sans appel. En sortant du Pavillon on aperçoit sous le pont de la rive d’en face (photo), aux abords de quelques tentes, des ombres emmitouflées sous plusieurs couches de vêtements. Face à l’insuffisance de la réponse étatique, de nombreux acteurs associatifs réfléchissent à l’ouverture d’autres squats pour mettre à l’abri les demandeurs d’asile démunis qui dorment encore dehors dans un froid glacial.


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