Inceste : « Si l’on dit que ce sont des dingues, on dépolitise »

Selon l’anthropologue Dorothée Dussy, l’affaire Olivier Duhamel est emblématique du « faux tabou » qu’est l’inceste, largement répandu et toléré par la société.

L’inceste est un « faux tabou », en réalité largement admis par nos sociétés. C’est la conclusion de Dorothée Dussy, anthropologue, qui a enquêté pendant des années auprès des victimes et de leurs agresseurs. Elle rappelle que l’incesteur est le plus souvent un homme banal, a priori insoupçonnable, comme l’était Olivier Duhamel, accusé récemment d’avoir violé son beau-fils pendant des années.

Dans votre ouvrage, vous rappelez que le nombre de personnes ayant l’expérience de l’inceste « est à la limite de l’épouvante » et estimez que c’est un phénomène « banal », qui structure nos sociétés. -Pourquoi ?

Dorothée Dussy : Ce que disent les chiffres, avec une stabilité consternante depuis que l’on a commencé à enquêter sur le sujet dans les pays occidentaux (au début des années 1950), c’est que 5 à 10 % des enfants sont incestés. Si l’on prend au sérieux cette prévalence, qui est stable et transversale à tous les milieux sociaux, on est obligé de se dire que c’est structurel. On ne peut pas faire comme s’il s’agissait de faits divers conjoncturels sans lien les uns avec les autres. Et ces chiffres ne bougent pas, en dépit des divers bouleversements qui agitent la société. Un événement tel que Mai 68, qui a entraîné des changements de mentalité majeurs, n’a eu aucun impact sur la prévalence de l’inceste. La société fonctionne, malgré tous ces enfants massacrés. Elle ne semble pas gênée par le fait que beaucoup d’hommes aient des rapports sexuels avec qui bon leur semble, y compris des enfants. Pour le moment, ce qui fait dysfonctionner la société, c’est quand la violence est dévoilée.

Quelle est la particularité de l’inceste par rapport aux autres violences sexuelles ?

L’inceste représente un paroxysme de domination, puisque la relation entre un adulte et un enfant est totalement asymétrique, plus encore que dans les autres formes de viol. Ce qui distingue aussi l’inceste, c’est qu’il y a de l’attachement entre le bourreau et sa victime, et que les violences sont reconduites à maintes reprises. Un père qui viole sa fille ou un grand cousin sa petite cousine ne le font pas qu’une seule fois. Souvent, il y a une érotisation de la situation, c’est-à-dire qu’il n’est pas rare que l’incesté éprouve une forme de plaisir sexuel. C’est d’ailleurs cela qui fracasse les victimes. On est un objet sexuel, mais il se trouve que l’on est aussi une personne et que la stimulation des organes sexuels, malgré la douleur, le dégoût et la terreur, peut entraîner du plaisir.

Ajoutons la contradiction dans laquelle les victimes sont obligées de vivre, avec d’un côté le discours social et familial qui dit que la famille protège les enfants – et c’est en partie vrai puisqu’on apprend aux enfants à faire attention en traversant la route pour ne pas se faire écraser, par exemple – et de l’autre une tolérance face à quelqu’un qui vous agresse pendant des années.

Vous expliquez que les viols incestueux sont des « viols d’aubaine ». Que voulez-vous dire ?

Je parle de viol d’aubaine pour « dépathologiser » le viol incestueux, que l’on aimerait tant pouvoir associer à la figure de monstres. Il faut arrêter avec ça. L’incesteur est le plus souvent un homme banal. De ce point de vue, Olivier Duhamel est un cas d’école.

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